Couple qui s'embrasse sur un canapé après un dîner aux chandelles dans un appartement bordelais, un autre couple enlacé au fond de la pièce

Le dîner des Chartrons

Quatre verres, un jeu de cartes oublié sur une étagère et deux couples qui se plaisent depuis des semaines sans oser le dire. Ce soir-là, à Bordeaux, personne n'est rentré à l'heure prévue.

Par 9 min de lecture

Sophie avait passé l’après-midi à cuisiner, et Marc l’avait regardée faire avec ce petit sourire qui l’agaçait autant qu’il la touchait.

— Tu sais que ce n’est pas le gigot qu’ils viennent goûter, avait-il fini par dire.

Elle lui avait lancé un torchon à la figure. Il avait ri, l’avait attrapée par la taille, et ils étaient restés un moment comme ça, dans la cuisine qui sentait l’ail et le romarin, à se balancer doucement sans musique.

— Tu as peur ? avait-il demandé.

— Non. J’ai le trac. Ce n’est pas pareil.

Ils avaient rencontré Inès et Thomas deux mois plus tôt, sur Gleese. Un couple de Talence, la quarantaine comme eux, une maison devenue trop calme depuis quelques années, et cette même envie, formulée avec une franchise désarmante dans leur premier message : « On ne cherche pas un plan, on cherche des gens avec qui on aurait envie de dîner. Le reste, on verra. »

Ils avaient dîné. Deux fois. Une première fois au restaurant, sur les quais, à parler de tout sauf de ça. Une seconde fois chez Inès et Thomas, où la conversation avait glissé, vers minuit, sur leurs expériences respectives. Sophie et Marc n’en avaient presque aucune : une soirée en club, trois ans plus tôt, dont ils étaient repartis main dans la main sans avoir touché personne. Inès et Thomas, eux, pratiquaient l’échangisme depuis longtemps, avec une tranquillité que Sophie avait trouvée fascinante.

— La seule règle qui compte, avait dit Inès ce soir-là, c’est que chacun puisse dire non à n’importe quel moment. Même au dernier. Surtout au dernier.

Ce soir, c’était à leur tour de recevoir.

L’après-midi, pendant que le gigot cuisait, Sophie s’était assise sur le rebord de la baignoire avec son téléphone et avait relu toute la conversation des deux derniers mois. Les premiers messages polis, presque timides. Les photos de vacances échangées. La blague de Thomas sur les Bordelais qui ne savent pas faire la fête. Et ce message d’Inès, trois jours plus tôt, qu’elle avait lu dix fois : « On n’attend rien de samedi. Si on passe juste une bonne soirée, ce sera déjà une très bonne soirée. »

C’était ça, au fond, qui l’avait décidée. L’absence d’attente. Personne ne lui devait rien, et elle ne devait rien à personne. Elle avait posé le téléphone, s’était regardée dans le miroir, et s’était trouvée, pour la première fois depuis longtemps, une tête de femme qui a un secret.

Le dîner

Ils étaient arrivés à vingt heures, avec une bouteille de Saint-Émilion et un bouquet de pivoines. Inès portait une robe verte qui laissait ses épaules nues. Thomas avait une chemise blanche ouverte au col et ce rire grave qui faisait vibrer la pièce. Sophie avait senti, en leur ouvrant la porte, son ventre se serrer d’une façon qui n’avait rien à voir avec le trac.

Le dîner avait été long, joyeux, bruyant. Marc avait raconté leur voyage raté en Écosse, Thomas avait imité un collègue avec un talent cruel, Inès avait pleuré de rire au point de devoir s’essuyer les yeux avec sa serviette. Le gigot était parfait. Personne n’y avait vraiment fait attention.

C’est au dessert que les choses avaient changé de couleur. Inès avait remarqué, sur une étagère du salon, un vieux jeu de cartes que Sophie avait acheté pour rire, des années plus tôt, dans une boutique du cours de l’Intendance. Un jeu de questions pour couples, avec des cartes de plus en plus audacieuses à mesure qu’on avançait dans la pile.

— On joue ? avait-elle proposé en le brandissant.

Marc avait regardé Sophie. Sophie avait regardé Thomas. Thomas avait haussé les épaules avec un sourire.

— On joue. Et on s’arrête quand quelqu’un en a marre.

Le jeu de cartes

Les premières cartes étaient innocentes. Le premier baiser, le pire rendez-vous, le fantasme le plus ridicule. Ils riaient beaucoup. Puis les questions s’étaient faites plus précises, et les silences plus longs.

« Qu’est-ce qui vous attire chez la personne assise en face de vous ? »

C’était tombé sur Sophie. En face d’elle, il y avait Thomas.

Elle avait pris son temps. Elle avait bu une gorgée de vin, posé son verre, et elle l’avait regardé vraiment, pour la première fois de la soirée, sans détourner les yeux au bout d’une seconde.

— Ta voix, avait-elle dit. Et tes mains. Tu parles avec tes mains, et j’ai passé tout le dîner à me demander ce qu’elles feraient si elles ne parlaient pas.

Il y avait eu un silence. Marc avait posé sa main sur la cuisse de Sophie, sous la table, et elle avait senti qu’il souriait sans même avoir besoin de le regarder.

Thomas n’avait rien répondu. Il avait simplement tendu la main par-dessus la table, paume ouverte, et Sophie y avait posé la sienne.

— Ça va, vous deux ? avait demandé Inès doucement, en regardant Marc.

— Ça va très bien, avait dit Marc. Et toi ?

Inès avait souri. Elle s’était levée, avait fait le tour de la table, et s’était assise sur l’accoudoir du fauteuil de Marc.

— Moi, j’attendais que quelqu’un se décide.


Sophie avait eu besoin d’une minute. Elle s’était levée en prétextant le café, et Inès l’avait suivie dans la cuisine. Elles s’étaient retrouvées toutes les deux devant la machine, dans la lumière crue de la hotte, loin de la pénombre du salon.

— Ça va trop vite ? avait demandé Inès.

— Non. Oui. Je ne sais pas. J’ai envie, et en même temps j’ai l’impression que je vais me réveiller.

Inès avait ri doucement. Elle avait pris les mains de Sophie dans les siennes.

— Je vais te dire un truc que personne ne m’a dit, la première fois. Tu n’as rien à prouver. Ni à Marc, ni à Thomas, ni à moi. Si tu reviens dans le salon et que tu as juste envie qu’on boive le café et qu’on rentre, on boit le café et on rentre. Et on revient dîner quand même dans quinze jours, parce que vous êtes nos amis.

Sophie avait senti quelque chose se détendre dans sa poitrine. Elle avait regardé Inès, sa robe verte, ses épaules nues, ses yeux qui riaient.

— Et si j’ai envie d’autre chose que du café ?

— Alors on laisse refroidir le café.

Elles étaient revenues dans le salon avec quatre tasses que personne n’a jamais bues.


Ils avaient parlé, encore. C’était ce qui avait le plus surpris Sophie : à quel point on parlait, dans ces moments-là. On aurait pu croire que les mots disparaîtraient, que tout se ferait dans une sorte de fièvre muette. C’était l’inverse. Ils s’étaient mis d’accord sur tout, à voix haute, comme on règle les détails d’un voyage. Tous dans le salon, pour cette fois. Pas de chambres séparées. Préservatifs, la boîte était déjà sur la table basse, Inès l’avait sortie de son sac avec un clin d’œil. Et le droit, pour chacun, de s’arrêter, de regarder, de revenir.

Puis Marc avait éteint le plafonnier, allumé deux lampes basses, et mis un vieux disque de jazz que Sophie adorait.

Le premier baiser de Thomas avait le goût du vin et du chocolat. Il l’embrassait lentement, en lui tenant le visage, et Sophie avait découvert qu’elle avait eu raison pour ses mains. Elles savaient exactement où se poser. Sur sa nuque. Le long de son dos. À la naissance de ses reins, là où la robe s’arrêtait.

Elle avait ouvert les yeux une seconde. De l’autre côté de la pièce, sur le canapé, Marc embrassait Inès. Il avait une main dans ses cheveux, et Inès riait contre sa bouche. Sophie s’était attendue à une piqûre, peut-être à une brûlure. Elle n’avait ressenti qu’une sorte de vertige heureux, et une tendresse immense pour cet homme qu’elle connaissait depuis vingt ans et qu’elle voyait, pour la première fois, désirer quelqu’un d’autre sans cesser de lui appartenir.

Marc avait croisé son regard. Il lui avait fait un petit signe de la tête, presque imperceptible. Une question. Elle avait hoché la tête à son tour. Une réponse.

Les mains liées

Ce qui avait suivi, Sophie l’avait vécu comme une danse dont personne ne connaissait les pas mais que tout le monde semblait savoir danser. Les vêtements étaient tombés sans hâte. Thomas l’avait allongée sur le tapis, devant la cheminée éteinte, et l’avait embrassée partout, avec une lenteur qui la faisait trembler. Elle entendait, de l’autre côté de la table basse, le souffle d’Inès qui s’accélérait, la voix de Marc qui murmurait quelque chose qu’elle ne comprenait pas, et ces sons-là, plus que tout le reste, la rendaient folle.

À un moment, elle avait tendu le bras. Marc avait tendu le sien. Leurs doigts s’étaient trouvés par-dessus le tapis, et ils s’étaient tenus la main, chacun dans les bras d’un autre, pendant que le plaisir montait. Sophie n’avait jamais rien vécu d’aussi intime avec son mari. C’était absurde, et c’était vrai.

Quand Thomas l’avait prise, elle avait serré plus fort la main de Marc. Il avait serré la sienne. Ils étaient restés reliés comme ça jusqu’au bout, jusqu’à ce que la vague l’emporte et qu’elle crie, sans honte, sans retenue, dans le salon où elle recevait d’habitude ses beaux-parents pour le déjeuner du dimanche.


Plus tard, ils avaient ouvert une autre bouteille. Ils étaient tous les quatre assis par terre, enroulés dans des plaids, les cheveux en bataille. Inès avait posé la tête sur l’épaule de Sophie.

— Alors ? Pas trop déçue par ta première fois ?

Sophie avait éclaté de rire.

— Déçue ? Je crois que je vais avoir du mal à refaire un dîner normal.

— Tu verras, avait dit Thomas. Les dîners normaux deviennent meilleurs, aussi. On se parle mieux, après.

Il avait raison. Sophie l’avait compris le soir même, quand Inès et Thomas étaient partis vers deux heures du matin et qu’elle s’était retrouvée seule avec Marc dans l’appartement qui sentait encore le gigot et le parfum des autres.

Ils n’avaient pas fait l’amour, cette nuit-là. Ils avaient parlé. Jusqu’au lever du jour, allongés l’un contre l’autre dans leur lit, ils s’étaient tout raconté : ce que chacun avait vu, ressenti, craint, aimé. Marc lui avait avoué qu’il avait eu un pincement, au tout début, quand Thomas l’avait embrassée. Puis qu’il avait vu son visage, et que le pincement s’était transformé en quelque chose qu’il ne savait pas nommer.

— De la fierté, peut-être, avait-il dit. C’est bizarre ?

— Non, avait répondu Sophie. C’est exactement ce que j’ai ressenti en te regardant.


Le dimanche suivant, les beaux-parents étaient venus déjeuner. Sophie avait fait un gigot. En le posant sur la table, elle avait croisé le regard de Marc, et ils avaient dû se mordre les lèvres pour ne pas éclater de rire.

— Qu’est-ce qui vous amuse, tous les deux ? avait demandé sa belle-mère.

— Rien, avait dit Marc. Sophie a juste un nouveau jeu de cartes.

Le soir même, Inès leur avait envoyé un message : une photo du jeu de questions, qu’elle avait emporté par erreur dans son sac. En dessous, elle avait écrit : « On vous le rapporte quand ? »

Sophie avait tendu le téléphone à Marc. Il avait souri, et répondu à sa place.

« Samedi. On s’occupe du dessert. »

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