La villa était encore plus belle que sur les photos. Accrochée à flanc de colline, au-dessus de Saint-Paul-de-Vence, entourée d’oliviers et de lavande, avec une piscine à débordement qui semblait se jeter dans la mer, très loin en contrebas. Sarah avait posé sa valise dans l’entrée et s’était figée, bouche bée, devant la baie vitrée.
— On a vraiment loué ça pour trois jours ? avait-elle soufflé.
Yanis avait ri, et l’avait prise par la taille.
— On a vraiment loué ça pour trois jours. Avec eux.
Eux, c’était Laure et Mehdi. Un couple de Marseille, rencontré trois mois plus tôt sur Gleese. Ils avaient échangé des messages pendant des semaines, d’abord prudents, puis de plus en plus complices. Un soir, ils s’étaient appelés en visio, tous les quatre, et ils avaient ri pendant trois heures. Puis ils s’étaient retrouvés pour un dîner à Aix, à mi-chemin, et à la fin du repas, Laure avait proposé l’idée de la villa.
— Pas pour forcément faire quoi que ce soit, avait-elle précisé. Pour se connaître. Pour voir. Et si ça se fait, ça se fait.
Sarah avait trouvé l’idée géniale, et terrifiante. Trois jours, c’était long. Trois jours, c’était assez pour que tout arrive, ou pour que rien n’arrive et que tout le monde soit gêné. Mais Yanis avait dit oui avec un tel enthousiasme qu’elle n’avait pas pu refuser.
Et maintenant, elle était là, devant cette piscine, et elle entendait une voiture qui remontait le chemin de terre.
Le premier soir avait été parfait, et parfaitement sage. Ils avaient fait des courses au marché de Vence, préparé un dîner ensemble dans l’immense cuisine, mangé sur la terrasse face au coucher du soleil. Mehdi avait apporté une bouteille de rosé de Bandol que son oncle produisait. Laure avait raconté des histoires de son travail d’infirmière qui les avaient fait pleurer de rire. Yanis avait joué de la guitare.
Sarah observait. Elle regardait Laure, ses longs cheveux noirs, ses bras dorés, sa façon de toucher les gens quand elle leur parlait. Elle regardait Mehdi, plus réservé, avec des yeux noirs qui s’attardaient parfois sur elle avant de se détourner, comme pris en faute. Elle regardait Yanis qui regardait Laure, et elle sentait en elle une sorte de chaleur trouble, qui n’était pas de la jalousie.
À minuit, chacun était allé se coucher dans sa chambre. Sarah et Yanis s’étaient allongés dans le grand lit, fenêtres ouvertes sur le chant des grillons.
— Alors ? avait murmuré Yanis.
— Alors j’ai envie, avait répondu Sarah. Mais pas ce soir. J’ai besoin de les connaître encore un peu.
— Moi aussi.
Ils s’étaient endormis main dans la main, et Sarah avait rêvé de piscines, de lavande et de bras dorés.
Au bord de la piscine
Le deuxième jour, la chaleur était écrasante. Ils avaient passé la matinée au bord de la piscine, à lire, à somnoler, à se baigner. Laure avait été la première à retirer le haut de son maillot, sans façon, comme on enlève une veste.
— Ça ne vous dérange pas ? Je déteste les marques.
Personne n’avait protesté. Sarah, après une hésitation, l’avait imitée. Elle avait senti le regard de Mehdi se poser sur elle, puis se détourner aussitôt, et elle avait eu envie de rire. Elle avait trente-huit ans, deux décennies de plages derrière elle, et elle se sentait pourtant plus regardée qu’elle ne l’avait jamais été.
L’après-midi, alors que les hommes faisaient une sieste à l’ombre, Laure était venue s’asseoir au bord du transat de Sarah, les pieds dans l’eau.
— Je peux te poser une question ? avait-elle demandé.
— Bien sûr.
— Est-ce que tu as peur ?
Sarah avait réfléchi.
— Un peu. Pas de vous. De moi, peut-être. De ce que je vais ressentir en voyant Yanis avec toi.
Laure avait hoché la tête.
— La première fois, avec Mehdi, j’ai pleuré. Pas parce que j’avais mal. Parce que c’était trop fort. Trop d’émotions d’un coup. Et après, on ne s’est jamais sentis aussi proches.
Elle avait posé une main sur le genou de Sarah, très doucement.
— On ne fera rien que tu ne veuilles pas. Et on s’arrêtera au moindre signe. D’accord ?
— D’accord.
Laure avait souri, puis elle s’était penchée, et elle avait déposé un baiser léger, presque une caresse, sur les lèvres de Sarah. Sarah n’avait pas reculé. Elle avait senti son cœur s’emballer, et une chaleur nouvelle se répandre dans tout son corps.
— Ça, c’était juste pour voir, avait murmuré Laure en se relevant.
Le bain de minuit
Le soir, ils avaient dîné tard, à la lueur des photophores. Il faisait encore chaud, l’air sentait le jasmin et la chlorine. Après le dessert, Mehdi avait proposé un dernier bain de minuit.
Ils étaient entrés dans l’eau tous les quatre, nus cette fois, dans l’obscurité tiède. La piscine était éclairée par en dessous, d’une lumière bleue irréelle, et au-delà du débordement, les lumières de la côte scintillaient jusqu’à l’horizon. Ils avaient nagé, ri, joué à se couler les uns les autres comme de vieux amis en vacances. Puis les rires s’étaient tus.
Sarah s’était retrouvée contre le bord, face à la mer, et elle avait senti quelqu’un s’approcher derrière elle. Ce n’était pas Yanis. Elle le savait sans se retourner. Des mains s’étaient posées sur ses épaules, puis avaient glissé le long de ses bras.
— Je peux ? avait demandé Mehdi à son oreille.
Elle avait cherché Yanis des yeux. Il était à l’autre bout de la piscine, avec Laure dans ses bras. Il la regardait. Il lui avait fait un petit signe de tête. Un oui.
— Tu peux, avait-elle répondu.
Mehdi l’avait embrassée dans le cou, puis sur l’épaule, puis il l’avait retournée doucement et l’avait embrassée sur la bouche. Il embrassait lentement, avec une sorte de timidité gourmande qui l’avait bouleversée. L’eau était tiède, sa peau était chaude, et Sarah avait l’impression de flotter hors du temps.
À quelques mètres, Yanis et Laure s’embrassaient aussi. Sarah les voyait, dans la lumière bleue de l’eau. Elle voyait les mains de son mari dans les longs cheveux noirs de Laure. Elle s’attendait à une brûlure. Il n’y avait qu’une étrange douceur, et une excitation qui montait en elle comme une marée.
Ils étaient sortis de l’eau ensemble, enroulés dans des serviettes, et ils avaient rejoint les grands matelas installés sur la terrasse. Il y avait une règle, décidée le matin même : ensemble, dans le même espace, pour cette première fois. Et un mot pour tout arrêter : « lavande ».
Personne ne l’avait prononcé.
Sous les étoiles, dans l’odeur de la lavande et du sel, les deux couples s’étaient mêlés, échangés, retrouvés. Sarah avait découvert le corps de Mehdi, ses épaules, son souffle, sa façon de la regarder comme si elle était la seule femme au monde. Elle avait vu Yanis découvrir Laure, et Laure rire de plaisir. Elle avait tendu la main, à un moment, et c’est Laure qui l’avait saisie. Puis Yanis. Puis plus personne ne savait vraiment à qui appartenaient les mains.
Elle avait joui sous les étoiles, la tête renversée, en serrant la main de son mari. Et quand elle avait rouvert les yeux, elle avait vu qu’il pleurait, et qu’il souriait en même temps.
Le troisième jour
Le troisième jour, ils ne s’étaient presque pas habillés. Ils avaient vécu au bord de la piscine, dans la chaleur, dans une sorte de bulle hors du monde. Ils avaient refait l’amour, parfois à quatre, parfois en couple, chacun dans sa chambre, avec une tendresse et une intensité nouvelles. Sarah n’avait jamais autant désiré Yanis que pendant ces quelques heures où elle le voyait désiré par une autre.
Le dernier soir, ils étaient restés longtemps sur la terrasse, à regarder la nuit tomber sur la côte. Laure avait posé la tête sur l’épaule de Sarah.
— Alors ? Tu as eu peur ?
— Une minute. Et puis plus du tout.
— Tu as pleuré ?
Sarah avait ri.
— Non. Lui, oui.
Yanis avait protesté, pour la forme. Mehdi avait levé son verre.
— À la villa, avait-il dit.
— À l’année prochaine, avait ajouté Laure.
Sarah avait regardé Yanis. Il avait souri. Elle avait levé son verre à son tour.
— À l’année prochaine.
Dans la voiture, sur l’autoroute qui les ramenait vers Lyon, Sarah avait posé la main sur la cuisse de Yanis.
— Tu sais ce qui m’a le plus surprise ? avait-elle demandé.
— Dis-moi.
— Je pensais que j’allais découvrir Laure et Mehdi. En fait, c’est toi que j’ai découvert. Je ne t’avais jamais vu comme ça.
Yanis avait gardé les yeux sur la route. Mais il avait posé sa main sur la sienne, et il l’avait serrée fort, très fort, jusqu’à la sortie de Valence.
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