Couple qui s'embrasse sur une terrasse aux bougies face à la basilique de Fourvière illuminée, un autre couple enlacé derrière eux

Les voisins du dessus

Trois ans d'amitié, un escalier en commun et des regards qui en disaient de plus en plus long. Le soir de la fête des voisins, dans un immeuble des pentes de la Croix-Rousse, deux couples ont enfin osé.

Par 7 min de lecture

Ils s’étaient rencontrés dans l’escalier, trois ans plus tôt, le jour du déménagement. Hélène et Bruno descendaient chercher le courrier, Agathe et Romain montaient un canapé trop large pour la cage d’escalier. Bruno avait proposé son aide, puis une bière, puis un dîner, et depuis, les deux couples ne s’étaient plus quittés.

Ils partageaient tout. Les clés, pour arroser les plantes pendant les vacances. Les apéros du jeudi, sur la terrasse du cinquième, celle d’Hélène et Bruno, qui donnait sur toute la ville. Les week-ends dans le Beaujolais, les soirées jeux, les gueules de bois du dimanche. Ils se connaissaient par cœur, ou du moins le croyaient-ils.

Il y avait pourtant quelque chose qui n’avait jamais été dit. Agathe le sentait depuis longtemps. Une façon qu’avait Bruno de la regarder quand elle riait, un peu trop longtemps. Une façon qu’avait Hélène de poser la main sur l’avant-bras de Romain pendant les conversations. Des silences qui duraient une seconde de trop. Des plaisanteries qui n’en étaient pas tout à fait.

Un soir, après une bouteille de trop, Hélène avait lâché, en riant :

— Vous savez qu’on est libertins, Bruno et moi ? Enfin, on l’a été. Avant vous.

Personne n’avait relevé. Mais Agathe avait vu le regard de Romain, et elle avait compris qu’il avait entendu, lui aussi.

Le secret d’Hélène

Ils en avaient parlé le soir même, dans leur lit, à voix basse, comme si les voisins pouvaient les entendre à travers le plafond.

— Tu crois qu’ils nous ont dit ça pour une raison ? avait demandé Romain.

— Je crois qu’Hélène ne dit jamais rien par hasard.

— Et toi, ça te ferait quoi ?

Agathe avait mis longtemps à répondre. Elle avait trente-quatre ans, Romain trente-six. Ils étaient ensemble depuis dix ans, heureux, amoureux, et un peu endormis peut-être. Elle avait pensé à Bruno, à ses épaules larges, à son rire, à ses mains qui épluchaient les légumes avec une lenteur fascinante les soirs où il cuisinait pour tout le monde. Elle avait pensé à Romain, regardant Hélène.

— Je crois que ça me plairait, avait-elle fini par dire. Et toi ?

Romain l’avait embrassée dans le noir. Ce n’était pas une réponse, et c’en était une.

Ils avaient passé les semaines suivantes à se renseigner, en cachette, comme deux conspirateurs. Ils avaient lu des témoignages, des conseils, des mises en garde. Ils s’étaient inscrits sur Gleese pour voir à quoi ressemblait ce monde-là, sans jamais contacter personne. Ils avaient appris des mots nouveaux : échangisme, mélangisme, soft swap. Ils avaient appris surtout que tout reposait sur la parole, et que les amitiés pouvaient survivre à ça, ou mourir, selon la façon dont on s’y prenait.

— Si on le fait, avait dit Agathe, on le dit d’abord. Clairement. On ne laisse pas ça arriver par accident après une bouteille de vin.


Ils l’avaient dit un jeudi, sur la terrasse. Romain avait pris son courage à deux mains, au moment du café.

— Hélène, tu te souviens de ce que tu as dit, il y a deux mois ? Sur le fait que vous étiez libertins ?

Hélène avait posé sa tasse. Bruno s’était figé.

— Oui, avait-elle répondu prudemment.

— Eh bien… On y a beaucoup pensé. Et on se demandait si c’était une façon de nous dire quelque chose.

Le silence avait duré une éternité. Puis Hélène avait éclaté de rire, un rire nerveux, soulagé, et elle avait pris la main de Bruno.

— Ça fait trois ans qu’on se pose la même question sur vous, avait-elle dit.

Ils avaient parlé jusqu’à deux heures du matin. De tout. De leurs envies, de leurs peurs, de leurs limites. Hélène et Bruno avaient raconté leurs années libertines, avant d’arrêter, par lassitude des rencontres sans lendemain. Ce qui leur avait manqué, ce n’était pas le sexe. C’était la complicité. Faire ça avec des gens qu’on aime.

— Et si ça tourne mal ? avait demandé Agathe. Si ça abîme tout ?

— Alors on se le dira, avait répondu Bruno. Comme on se dit tout. Et on redeviendra des voisins qui s’échangent les clés. Mais je ne crois pas que ça tournera mal.

Ils s’étaient mis d’accord sur tout. Pas ce soir. Pas après tant de vin. Ils attendraient la fête des voisins, dans dix jours. Ils se donneraient ce temps pour changer d’avis.

Personne n’avait changé d’avis.

La fête des voisins

La fête des voisins s’était tenue dans la cour de l’immeuble, comme chaque année. Des tables pliantes, des quiches, le chat de la voisine du deuxième qui volait des morceaux de quiche sous les tables, le vieux monsieur du premier qui racontait la Croix-Rousse d’autrefois. Les deux couples avaient joué le jeu, souri, discuté, servi le vin. Mais Agathe ne pensait qu’à l’heure qui tournait, et elle voyait bien, aux regards que Bruno lui lançait par-dessus les tables, qu’il n’y pensait pas moins.

À onze heures, la cour s’était vidée. Hélène avait ramassé les derniers verres.

— On monte ? avait-elle dit simplement.

Ils étaient montés tous les quatre jusqu’au cinquième, en silence, dans l’escalier où tout avait commencé. Sur la terrasse, Bruno avait allumé des bougies. La ville scintillait en contrebas, la Saône, la colline de Fourvière, la basilique éclairée. Hélène avait mis un vieux disque de soul.

Pendant un long moment, ils étaient restés assis, chacun à côté de son conjoint, comme d’habitude. Puis Hélène s’était levée, avait traversé la terrasse, et s’était assise à côté de Romain.

— On avait dit qu’on parlerait d’abord, avait-elle murmuré. Alors je demande. Toujours d’accord ?

Romain avait regardé Agathe. Agathe avait regardé Bruno. Bruno avait souri.

— Toujours d’accord, avaient-ils répondu, presque en même temps.

Sur la terrasse

Le premier baiser avait été pour Agathe et Bruno. Elle s’était levée, était allée vers lui, et c’est elle qui l’avait embrassée la première, debout près de la balustrade, avec la ville entière en témoin. Bruno l’avait serrée contre lui avec une douceur qui l’avait surprise, et elle avait compris qu’il attendait ce moment depuis aussi longtemps qu’elle.

Quand elle avait rouvert les yeux, elle avait vu, sur le canapé de la terrasse, Romain qui embrassait Hélène. Son mari, l’homme de sa vie, qui embrassait leur meilleure amie. Elle avait cru qu’elle aurait mal. Elle n’avait ressenti qu’une sorte de tendresse immense, et une excitation qui la faisait trembler.

Ils avaient décidé de rester ensemble, tous les quatre, sur la terrasse. Pas de chambres séparées pour une première fois. Ils voulaient se voir. Se rassurer d’un regard. Les vêtements étaient tombés sans hâte, dans la lumière des bougies, au rythme de la musique. Agathe s’était retrouvée allongée sur les coussins du grand canapé, Bruno au-dessus d’elle, et à quelques centimètres, Romain et Hélène enlacés.

C’était étrange et merveilleux d’être si proche de son mari tout en étant dans les bras d’un autre. Elle sentait son épaule contre la sienne. Elle entendait son souffle. Elle voyait son visage, tout près, transformé par le plaisir que lui donnait Hélène. À un moment, leurs mains s’étaient trouvées sur les coussins, et elles ne s’étaient plus lâchées.

Ils avaient fait l’amour comme ça, côte à côte, chacun avec l’autre, les mains liées. Agathe avait joui en regardant Romain dans les yeux, et Romain l’avait suivie quelques instants plus tard, en serrant ses doigts à les briser. Hélène riait doucement, la tête renversée. Bruno avait embrassé le front d’Agathe avec une tendresse fraternelle.


Plus tard, ils étaient restés longtemps allongés tous les quatre sous une grande couverture, à regarder les étoiles qu’on ne voyait presque pas au-dessus de la ville. Personne ne parlait. Puis Hélène avait dit, à voix basse :

— Je vous préviens, demain matin, je viens chercher des croissants chez vous. Comme d’habitude.

Ils avaient éclaté de rire tous les quatre, et ce rire avait tout dit. Rien n’était abîmé. Au contraire.

Romain et Agathe étaient redescendus d’un étage vers trois heures du matin. Dans leur lit, ils s’étaient blottis l’un contre l’autre, sans un mot. Au-dessus de leurs têtes, ils entendaient les pas de Bruno et Hélène qui se couchaient eux aussi.

— Ça va ? avait demandé Romain.

— Mieux que ça, avait répondu Agathe. Je me sens… proche de toi. Comme jamais.

— Moi aussi. C’est fou, non ?

— Non. Je crois que c’est normal. On a partagé quelque chose. Ensemble.


Le lendemain matin, à neuf heures pile, on avait sonné à la porte. Agathe était allée ouvrir en peignoir. Hélène était là, un sac de croissants à la main, les cheveux en bataille, le sourire immense.

— Comme d’habitude, avait-elle dit.

— Comme d’habitude, avait répondu Agathe.

Elles s’étaient embrassées sur la joue. Puis Hélène s’était penchée à son oreille.

— Bruno demande si jeudi prochain, l’apéro, on le fait chez vous ou chez nous.

Agathe avait souri.

— Dis-lui que ça dépend. On a encore beaucoup de choses à se dire.

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