Il y avait eu le dîner avec les amis, le gâteau trop sucré, les discours un peu lourds et les photos de jeunesse projetées sur le mur du salon. Paul avait ri à tout, embrassé tout le monde, ouvert une montre, deux livres et un coffret de whisky. À une heure du matin, quand le dernier invité était enfin parti, il s’était effondré dans le canapé avec un soupir heureux.
— Cinquante ans, avait-il dit. Ça ne fait même pas mal.
Élise s’était assise à côté de lui. Elle tenait une enveloppe blanche, sans nom, sans ruban.
— Il te reste un cadeau.
Il avait ouvert l’enveloppe. À l’intérieur, une carte, avec trois mots écrits de sa main à elle, de cette écriture penchée qu’il aurait reconnue entre mille.
« Samedi, tu regardes. »
Paul avait relu la carte trois fois. Puis il avait levé les yeux vers sa femme, et il avait vu qu’elle souriait, d’un sourire qu’il ne lui connaissait pas, un sourire à la fois tendre et dangereux.
— Tu te souviens de ce que tu m’as dit à Collioure ? avait-elle demandé.
Il s’en souvenait. C’était six ans plus tôt, sur une terrasse face à la mer, après une bouteille de banyuls. Il lui avait avoué, à mi-voix, en regardant ailleurs, qu’il rêvait parfois de la voir avec un autre homme. Pas pour la partager. Pour la voir. Pour voir la femme qu’il aimait comme il ne pouvait jamais la voir : de l’extérieur, entière, offerte au plaisir. Élise n’avait rien répondu ce soir-là. Elle avait changé de sujet, et ils n’en avaient plus jamais reparlé.
— Je croyais que tu avais oublié, avait-il murmuré.
— Je n’ai jamais rien oublié de ce que tu m’as dit.
Le secret d’Élise
Elle lui avait tout raconté, assise en tailleur sur le canapé, les chaussures à la main. Pendant six ans, l’idée avait fait son chemin. D’abord comme une curiosité, puis comme une image qui revenait la nuit, puis comme une envie qu’elle n’osait pas s’avouer. Il y a un an, elle s’était inscrite sur Gleese, en secret, juste pour voir. Elle avait lu des témoignages de couples, beaucoup, et elle avait compris qu’elle n’était pas folle, ni lui.
— Et puis j’ai rencontré Bastien.
Paul avait senti son cœur faire un bond.
— Rencontré ?
— Pour un café. Deux fois. Rien d’autre, je te le jure. Je voulais être sûre avant de te le proposer. Je voulais que tu n’aies rien à faire, rien à chercher, rien à décider. Juste à dire oui ou non.
Elle lui avait montré une photo sur son téléphone. Un homme d’une quarantaine d’années, brun, souriant, avec des mains de musicien. Professeur de danse, à Montpellier. Divorcé, libertin depuis des années, connu sur l’application pour sa délicatesse.
— Il sait tout. Il sait que tu es là. Il sait que tu peux tout arrêter. Il sait que ce soir-là, c’est toi qui comptes, pas lui.
Paul avait regardé la photo longtemps. Puis il avait regardé sa femme.
— Et toi ? Tu en as envie ?
Élise avait rougi. À cinquante-deux ans, après vingt-cinq ans de mariage, elle avait rougi comme au premier jour.
— Oui, avait-elle dit. Et c’est bien ça qui me fait peur.
Ils avaient passé la semaine dans un état étrange, entre l’excitation et l’angoisse. Ils parlaient beaucoup, le soir, dans le lit. Ils fixaient les règles, les changeaient, les refixaient. Pas chez eux, dans un appartement que Bastien prêtait parfois à des amis, sur les hauteurs de l’Écusson. Préservatif, bien sûr. Un mot pour tout arrêter : « Collioure ». Et une règle qu’Élise avait ajoutée à la dernière minute, d’une voix un peu tremblante :
— Je veux que tu me regardes tout le temps. Même si c’est dur. Surtout si c’est dur. Je veux te voir me regarder.
Le samedi, ils étaient arrivés devant la porte à neuf heures du soir. Élise portait une robe noire très simple, fendue sur le côté, et ses cheveux gris relevés en chignon. Paul la trouvait plus belle qu’il ne l’avait jamais trouvée. Il le lui avait dit, dans l’escalier, et elle avait serré sa main si fort qu’il en avait eu mal.
Bastien leur avait ouvert. Il avait embrassé Élise sur la joue, puis il avait tendu la main à Paul.
— Joyeux anniversaire, avait-il dit avec un sourire sincère. On m’a dit que vous aviez attendu longtemps.
Le tango
L’appartement était grand, presque vide, baigné de la lumière dorée de quelques lampes. Un tapis épais, un canapé bas, un grand lit au fond, et un fauteuil de cuir placé juste en face. Bastien avait servi trois verres de vin. Ils avaient parlé un moment, tous les trois, de tout et de rien, de la ville, de la danse, des cinquante ans. Puis Bastien avait mis de la musique. Un tango, lent, profond.
— Vous dansez ? avait-il demandé à Élise.
Elle avait jeté un coup d’œil à Paul. Il avait hoché la tête, la gorge serrée.
Ils avaient dansé. D’abord à distance, poliment, puis de plus en plus près. Bastien guidait avec une précision tranquille, et Élise se laissait faire, la tête légèrement renversée, les yeux mi-clos. Paul, dans son fauteuil, regardait les mains de cet homme sur le dos de sa femme, sa jambe qui se glissait entre les siennes, leurs visages qui se frôlaient, et il sentait quelque chose se déchirer en lui et se recoudre aussitôt, plus solide qu’avant.
Le baiser était venu à la fin de la danse, quand la musique s’était tue. Un baiser long, lent, presque solennel. Élise avait tourné les yeux vers Paul au milieu de ce baiser, et il avait vu qu’elle lui demandait la permission. Il lui avait souri. Elle avait refermé les yeux.
Bastien l’avait déshabillée au milieu du salon, sous les yeux de Paul. La robe était tombée sans un bruit. Elle portait de la lingerie couleur chair, très fine, et Paul avait eu l’impression de voir sa femme pour la première fois. Ce corps qu’il connaissait par cœur, qu’il avait vu changer avec les années, les régimes, les étés au soleil, les printemps, lui apparaissait soudain neuf, désirable, presque étranger.
Bastien l’avait regardé lui aussi, avec une admiration qui n’avait rien de feint.
— Vous êtes très belle, Élise, avait-il dit doucement.
Elle avait ri, gênée, et Paul avait senti son cœur se gonfler d’une fierté absurde.
Ils étaient allés jusqu’au lit. Paul avait tourné son fauteuil pour mieux voir. Il se souvenait de la règle. Il la regardait tout le temps. Même quand c’était dur. Et c’était dur, parfois, les premières minutes, quand les mains de Bastien découvraient ce qu’il croyait n’appartenir qu’à lui. Puis Élise avait tourné la tête vers lui, et dans ses yeux il y avait une telle confiance, une telle gratitude, que la morsure s’était changée en vertige.
Il l’avait regardée s’abandonner. Il l’avait regardée se cambrer, gémir, chercher son souffle. Il l’avait regardée prendre un plaisir qu’il n’avait jamais vu de cette façon, de l’extérieur, comme un spectacle dont il aurait été à la fois le témoin et l’auteur. Quand Bastien l’avait prise, elle avait tendu la main vers le fauteuil, et Paul s’était levé pour la saisir. C’était contre les règles. Personne n’avait protesté.
Il avait tenu sa main jusqu’au bout. Jusqu’à ce qu’elle se tende tout entière, jusqu’à ce qu’elle crie, jusqu’à ce qu’elle retombe, haletante, les doigts toujours serrés autour des siens.
Le mot sur la table
Bastien s’était éclipsé discrètement. Il avait laissé un mot sur la table de la cuisine : « L’appartement est à vous jusqu’à demain midi. Les clés dans la boîte aux lettres. Merci pour votre confiance. B. »
Paul et Élise étaient restés allongés sur le grand lit, dans le silence. La ville bruissait doucement de l’autre côté des fenêtres. Élise avait posé la tête sur sa poitrine.
— Alors ? avait-elle demandé. Joyeux anniversaire ?
Paul avait ri, et ce rire s’était changé en quelque chose d’autre, un sanglot peut-être, une émotion trop grande pour lui.
— Le plus beau de ma vie, avait-il dit. Et de loin.
— Tu n’as pas été jaloux ?
— Si. Au début. Une minute. Et puis tu m’as regardé, et je n’ai plus été jaloux du tout. Je me suis senti… choisi. Tu comprends ? Il était avec toi, mais c’est moi que tu choisissais. À chaque seconde.
Élise avait relevé la tête. Elle avait pris son visage entre ses mains.
— C’est exactement ça, avait-elle murmuré. Je n’ai jamais autant pensé à toi que pendant ces vingt minutes.
Il l’avait embrassée. Puis il l’avait aimée, avec une tendresse et une faim qu’ils croyaient perdues depuis longtemps, sous le regard de personne, juste eux deux, comme au début.
Le dimanche, ils avaient déjeuné sur la place de la Comédie, comme deux touristes. Élise avait commandé une coupe de champagne à midi, ce qu’elle ne faisait jamais.
— À quoi on trinque ? avait demandé Paul.
Elle avait réfléchi.
— Aux cinquante prochaines années, avait-elle répondu. Et aux cadeaux qu’on ne s’est pas encore faits.
Paul avait levé son verre. Puis il avait sorti de sa poche la petite carte blanche, qu’il avait gardée sur lui depuis une semaine. Il l’avait retournée, avait emprunté un stylo au serveur, et il avait écrit quelque chose au dos, avant de la glisser vers elle sur la table.
Élise l’avait lue. Elle avait éclaté de rire, puis rougi jusqu’aux oreilles.
« Pour tes cinquante-trois ans : c’est toi qui regardes. »
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