Homme assis dans un fauteuil, verre de vin à la main, qui regarde sa femme en robe noire ouverte dans les bras d'un autre homme, dans une chambre d'hôtel face à la Saône

Le regard de Julien

Douze ans de mariage, un fantasme avoué à demi-mot et un inconnu rencontré sur Gleese. Ce soir-là, dans un hôtel au bord de la Saône, Julien n'a rien fait d'autre que regarder.

Par 9 min de lecture

Ça a commencé par une phrase, un dimanche soir de mars, pendant que la pluie battait les vitres de l’appartement de la Croix-Rousse.

— Tu sais à quoi je pense, parfois ?

Claire avait levé les yeux de son livre. Julien regardait le plafond, une main derrière la tête, avec cet air qu’il prenait quand il allait dire quelque chose d’important et qu’il cherchait encore comment.

— À quoi ?

— À toi. Avec quelqu’un d’autre. Et moi, dans la pièce.

Elle n’avait rien répondu tout de suite. Douze ans de mariage leur avaient appris à laisser de la place aux silences. Elle avait refermé son livre, glissé un doigt entre les pages pour ne pas les perdre, puis l’avait regardé longtemps.

— Tu veux dire… regarder ?

— Regarder. Te voir désirée. Te voir aimer ça.

Il avait rougi en le disant, et c’est peut-être ça qui l’avait touchée le plus. Julien ne rougissait jamais.

Le fantasme avoué

Ils en avaient parlé pendant des semaines. Pas tous les soirs, pas comme d’un projet : plutôt comme d’un pays lointain dont on regarde les photos. Claire posait des questions, Julien répondait. Est-ce qu’il serait jaloux ? Sans doute un peu, et c’était justement ça qui l’électrisait. Est-ce qu’il voulait participer ? Non. Juste être là. Être le seul à savoir, après, ce qu’elle avait ressenti.

Ce qui avait surpris Claire, c’était son propre trouble. Elle s’était attendue à de la gêne, peut-être à de la colère. Elle trouvait au contraire, au fil des conversations, une chaleur nouvelle qui lui montait au ventre quand elle imaginait la scène. Un inconnu. Les mains d’un autre. Et le regard de Julien posé sur elle, comme une caresse de plus.

Ils avaient fixé des règles, assis à la table de la cuisine, avec le sérieux de deux notaires. Rien ne se passerait chez eux. Pas de baiser sur la bouche — Claire y tenait sans trop savoir pourquoi, puis elle avait changé d’avis la semaine suivante : les baisers, finalement, oui. Préservatif, toujours. Et surtout ce mot, « citron », qu’il suffirait à l’un ou à l’autre de prononcer pour que tout s’arrête, sans explication et sans reproche.

— Et si c’est moi qui ai envie d’arrêter ? avait demandé Julien.

— Alors on arrête. C’est notre histoire, pas la sienne.


Le profil de Malik, c’est Claire qui l’avait trouvé, un soir d’avril, sur Gleese. Trente-six ans, photographe, un sourire franc et une phrase de présentation qui disait simplement : « J’aime prendre mon temps. » Ils avaient échangé pendant trois semaines, tous les trois, puis s’étaient retrouvés pour un verre dans un bar de la rue Mercière, sans autre promesse que celle de faire connaissance.

Malik était exactement comme ses messages : calme, attentif, drôle sans jamais forcer. Il avait posé beaucoup de questions à Julien, ce qui avait rassuré Claire. Il avait compris que ce soir-là, s’il y en avait un, ne serait pas un plan à trois. Ce serait un regard, et il en serait l’instrument consentant.

— Qu’est-ce qui te plaît là-dedans, toi ? avait demandé Claire, presque malgré elle, en faisant tourner son verre.

Malik avait réfléchi avant de répondre. Elle avait aimé qu’il ne sorte pas une phrase toute faite.

— La confiance, je crois. Un couple qui m’invite dans quelque chose d’aussi intime, ça m’oblige. Je ne suis pas là pour prendre quoi que ce soit. Je suis là pour que vous repartiez tous les deux plus proches qu’en arrivant.

Julien avait hoché la tête lentement. Sous la table, son genou s’était collé à celui de Claire, et elle avait senti qu’il tremblait un peu. Pas de peur. D’impatience.

Ils avaient parlé d’autre chose ensuite : de photo, de voyages, d’un restaurant de Vaise que Malik leur avait conseillé. Claire s’était surprise à rire fort, à toucher son bras pour ponctuer une phrase, à croiser et décroiser les jambes. Elle se voyait faire, comme de l’extérieur, et elle voyait surtout Julien la regarder faire. C’était déjà commencé, elle le comprenait maintenant. Ça avait commencé dès le premier verre.

En sortant du bar, sur le trottoir encore tiède, Julien avait pris la main de Claire.

— Alors ?

— Alors il me plaît, avait-elle murmuré. Et toi ?

— Moi, j’ai vu comment tu le regardais quand il riait. Ça m’a suffi.


Ils avaient choisi un samedi de mai. Toute la journée, Claire avait eu l’impression de flotter un peu au-dessus de sa propre vie. Elle avait fait les courses, rappelé sa sœur, arrosé les plantes du balcon, et chaque geste ordinaire lui semblait appartenir à une autre femme, une femme qui n’aurait pas eu rendez-vous le soir même avec un inconnu sous les yeux de son mari.

Dans la salle de bains de l’hôtel, elle avait mis longtemps à se préparer. Trop longtemps, sans doute. Elle avait essayé deux robes, en avait gardé une noire, très simple, qui se fermait dans le dos. Quand elle était sortie, Julien l’attendait près de la fenêtre.

— Tu peux m’aider ? avait-elle demandé en lui tournant le dos.

Il avait remonté la fermeture lentement, très lentement, puis avait posé ses lèvres sur sa nuque, juste à la naissance des cheveux.

— Tu as peur ? avait-il murmuré.

— Un peu. Et toi ?

— Beaucoup. Mais j’en ai envie depuis si longtemps.

Elle s’était retournée, avait pris son visage entre ses mains.

— Promets-moi une chose. Si tu as mal, vraiment mal, tu dis « citron ». Même au milieu. Surtout au milieu.

— Promis. Et toi aussi.

— Moi aussi.

Ils s’étaient embrassés comme au soir de leur tout premier rendez-vous, et c’est peut-être ce baiser-là, plus que tout ce qui allait suivre, que Claire avait gardé le plus longtemps en mémoire.

La chambre au fauteuil vert

L’hôtel donnait sur la Saône. Une chambre au dernier étage, avec un grand fauteuil de velours vert près de la fenêtre, comme si quelqu’un avait prévu la scène. Julien s’y était assis le premier, un verre de vin à la main, et Claire avait trouvé ce geste à la fois ridicule et terriblement excitant. Il prenait sa place de spectateur.

Malik était arrivé à vingt-deux heures précises. Il avait embrassé Claire sur la joue, serré la main de Julien, puis s’était tourné vers elle et avait attendu. Il n’avait rien fait d’autre, pendant de longues secondes, que la regarder. Claire avait senti son cœur battre jusque dans sa gorge.

— On peut encore descendre boire un verre et rentrer chacun chez soi, avait-il dit doucement. Personne ne sera déçu.

Elle avait jeté un coup d’œil à Julien. Il ne disait rien, mais ses yeux brillaient d’une façon qu’elle ne lui connaissait pas.

— Non, avait-elle répondu. Je veux rester.

Le premier baiser avait été lent, presque timide. Claire s’était surprise à fermer les yeux, puis à les rouvrir aussitôt pour chercher ceux de son mari. Julien n’avait pas bougé. Il tenait son verre sans boire. Elle avait vu sa mâchoire se serrer, puis se détendre, et elle avait compris qu’il traversait exactement ce qu’il avait imaginé : la morsure, puis la vague.

Malik prenait son temps, comme promis. Ses mains avaient trouvé la fermeture de sa robe, s’étaient arrêtées une seconde — une question muette — et Claire avait hoché la tête. Le tissu avait glissé sur ses épaules, puis sur ses hanches, et elle était restée là, en dentelle noire, dans la lumière orangée de la ville qui entrait par la fenêtre.

Ce qui l’avait le plus troublée, ce n’était pas d’être nue devant un inconnu. C’était d’être regardée par deux hommes à la fois : par Malik, avec une gourmandise presque recueillie ; et par Julien, dont elle sentait le regard sur sa peau comme une main qui l’aurait suivie partout.

— Ça va ? avait soufflé Julien depuis son fauteuil.

C’était la première fois qu’il parlait. Sa voix avait tremblé.

— Ça va, avait-elle répondu. Et toi ?

— Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau.


Elle s’était allongée sur le lit, et Malik l’avait rejointe. Il embrassait sa nuque, ses épaules, le creux de ses reins, avec une patience qui la rendait folle. Elle avait fini par l’attirer contre elle, par défaire elle-même sa chemise, par chercher sa peau. Elle avait aimé la différence : un autre parfum, une autre chaleur, une autre façon de la tenir. Et chaque fois que le plaisir montait, elle tournait la tête vers le fauteuil vert.

Julien s’était penché en avant, les coudes sur les genoux. Il ne buvait plus depuis longtemps. Il regardait sa femme se cambrer sous les mains d’un autre, il regardait son visage changer, ses lèvres s’entrouvrir, et il avait l’impression de la découvrir. Douze ans, et il ne l’avait jamais vue comme ça : de l’extérieur, entière, offerte à quelque chose qui n’était pas lui et qui pourtant lui appartenait un peu, puisqu’il l’avait rêvé.

Quand Malik était venu en elle, Claire avait gémi un prénom. Pas celui de l’homme qui la tenait. Celui de Julien. Il l’avait entendu, et quelque chose s’était dénoué dans sa poitrine, une peur qu’il ne se savait même pas porter.

Elle avait joui longtemps, les doigts agrippés au drap, les yeux plantés dans ceux de son mari. Il n’y avait plus d’hôtel, plus de Saône, plus d’inconnu. Il n’y avait plus qu’eux deux, et ce fil tendu entre le lit et le fauteuil, plus intime que tout ce qu’ils avaient vécu.

Raconte-moi

Malik était reparti un peu après minuit. Il avait embrassé Claire sur le front, serré une nouvelle fois la main de Julien, et dit simplement :

— Merci pour votre confiance.

La porte s’était refermée. Un long silence. Puis Julien avait quitté son fauteuil, s’était allongé à côté de sa femme, tout habillé, et l’avait prise dans ses bras.

— Alors ? avait-il demandé, exactement comme sur le trottoir de la rue Mercière.

Claire avait ri contre son cou.

— Alors raconte-moi ce que tu as vu.

Et il avait raconté. Tout. Le moment où elle avait fermé les yeux et celui où elle les avait rouverts pour le chercher. La lumière sur sa peau. Le son de sa voix quand elle avait dit son prénom. Il parlait bas, en lui caressant les cheveux, et à mesure qu’il racontait, elle sentait le désir revenir, différent, plus profond. Cette fois, c’est lui qu’elle voulait.

Ils avaient fait l’amour jusqu’à l’aube, dans les draps encore défaits, avec une tendresse et une faim qu’ils croyaient perdues depuis des années.

Au petit matin, Julien s’était réveillé le premier. Il était resté un long moment à la regarder dormir, la joue écrasée contre l’oreiller, une mèche en travers du visage. Il pensait qu’il ressentirait peut-être un vide, ou un malaise, à la lumière du jour. Il ne ressentait rien de tout ça. Seulement une immense gratitude, et l’envie absurde de la réveiller pour lui dire merci.


Le lendemain, en traversant la passerelle Saint-Vincent pour rejoindre la voiture, Claire s’était arrêtée au milieu du pont.

— Tu regrettes ?

Julien avait regardé l’eau un moment.

— Non. Et toi ?

— Non plus. Mais je crois que je n’avais pas compris tout de suite ce que tu voulais.

— Et maintenant ?

Elle avait glissé sa main dans la sienne.

— Maintenant je sais. Tu ne voulais pas me voir avec un autre. Tu voulais me voir, moi.

Ils n’en parlent plus comme d’un fantasme. Ils en parlent comme d’un souvenir, de ceux qu’on garde pour soi et qu’on ressort, parfois, les soirs de pluie, quand l’un des deux murmure : « Tu sais à quoi je pense ? »

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