La péniche s’appelait Mistral, et elle avançait à six kilomètres à l’heure sous les platanes du canal du Midi. Sam tenait la barre avec un sérieux comique, casquette de capitaine sur la tête. Lucie et Chloé étaient allongées à l’avant, sur le pont, en maillot, un verre de blanc à la main.
— Tu crois qu’il sait vraiment conduire ce truc ? avait demandé Chloé à voix basse.
— Il a regardé trois tutoriels, avait répondu Lucie. Il est persuadé d’être Jacques Cousteau.
Elles avaient éclaté de rire, et Sam leur avait jeté un regard faussement vexé depuis la barre.
Chloé, ils l’avaient rencontrée un mois plus tôt, sur Gleese. Lucie avait toujours eu ce fantasme, sans jamais savoir s’il était vraiment le sien ou celui qu’on prête aux couples : une autre femme, avec eux, une seule nuit. Sam, lui, n’avait jamais rien demandé. Quand elle lui en avait parlé, il avait mis un long moment à répondre, puis il avait dit : « Seulement si c’est toi qui choisis. Et seulement si c’est une femme avec qui on a envie de rire. »
Chloé les faisait rire. C’était la première chose qu’ils avaient remarquée. Trente-trois ans, graphiste, célibataire par choix, des messages pleins d’autodérision. Au premier verre, à Toulouse, elle leur avait dit : « Je vous préviens, je n’ai aucune expérience des péniches, mais beaucoup des écluses. » Personne n’avait compris la blague, à commencer par elle, et ils avaient ri jusqu’à la fermeture du bar.
Ce soir-là, en rentrant à pied le long de la Garonne, Lucie avait pris le bras de Sam.
— Alors ?
— Alors elle est drôle, avait-il répondu. Et elle te regarde comme si tu étais la seule personne dans la pièce.
— C’est toi qu’elle regardait.
— Non. Elle nous regardait tous les deux. C’est ça qui m’a plu.
Ils s’étaient revus deux fois. Un dîner dans une petite cantine du quartier des Carmes, puis un dimanche après-midi au jardin des Plantes, allongés tous les trois sur l’herbe, à se raconter leurs pires histoires d’amour. Rien ne s’était passé, sinon une main posée sur un genou, un regard qui durait, un baiser sur la joue un peu trop près des lèvres au moment de se quitter. C’est Chloé qui avait parlé de la péniche. Une amie lui prêtait la sienne, amarrée près de Castelnaudary, pour quelques jours en août.
— Pas d’obligation, avait-elle précisé. On peut juste regarder les tournesols et boire du vin blanc. Ce serait déjà très bien.
Lucie avait dit oui avant même de regarder Sam. Il avait ri.
Le matin du départ, Lucie avait mis trois fois sa valise en ordre. Elle avait emporté trop de maillots, trop de livres, pas assez de crème solaire. Dans la voiture, sur la route de Castelnaudary, elle avait posé sa main sur la cuisse de Sam.
— Tu as peur ?
— Un peu. Toi ?
— Un peu. Mais c’est une bonne peur. Comme avant de sauter dans l’eau froide.
Chloé les attendait sur le quai, en short et en chapeau de paille, une glacière à ses pieds. Elle les avait accueillis avec une révérence ridicule.
— Bienvenue à bord du Mistral. Je préviens : je n’ai jamais conduit de bateau de ma vie.
— Moi non plus, avait dit Sam. Mais j’ai regardé des vidéos.
Il avait pris la barre. Il ne l’avait plus lâchée.
L’écluse
Ils s’étaient amarrés le soir près d’une écluse déserte, au milieu des champs de tournesols. Sam avait fait griller des saucisses sur le petit barbecue du pont. Le ciel virait au rose, puis au violet. Les grenouilles chantaient.
Après le dîner, Chloé s’était assise entre eux deux, sur la banquette de la poupe. Elle avait posé la tête sur l’épaule de Lucie, ses pieds nus sur les genoux de Sam.
— On en parle ? avait-elle demandé tranquillement.
Ils en avaient parlé. C’était devenu une habitude, depuis le premier jour : tout se disait. Chloé avait posé ses limites, eux les leurs. Lucie avait avoué qu’elle avait peur d’être jalouse si Sam semblait préférer Chloé. Sam avait avoué qu’il avait peur de ne pas savoir où se mettre. Chloé avait ri.
— Moi, j’ai peur que vous me trouviez nulle. Alors on est quittes.
Il y avait un mot, au cas où : « écluse ». Ça les avait fait rire aussi.
C’est Lucie qui avait embrassé Chloé en premier. Doucement, presque timidement, dans la lumière dorée de la lanterne. Elle avait été surprise par la douceur de ses lèvres, par son parfum de crème solaire et de vin blanc. Elle avait senti la main de Sam se poser sur son dos, rassurante, et elle avait compris qu’il regardait, et qu’il aimait ce qu’il voyait.
Puis Chloé s’était tournée vers Sam. Lucie avait observé leur baiser avec une curiosité fascinée. Elle ne ressentait aucune morsure. Seulement une chaleur grandissante, et l’envie que ça continue.
Ils étaient descendus dans la cabine. Le lit était étroit, la lumière basse, le bois craquait à chaque mouvement de l’eau. Ils s’étaient déshabillés les uns les autres en riant de leur maladresse, des coudes qui se cognaient, des genoux qui ne trouvaient pas leur place. Puis les rires s’étaient faits plus rares, et les soupirs plus nombreux.
Lucie n’avait jamais rien vécu de tel. Les mains de Chloé, celles de Sam, les siennes, qui se croisaient, se mêlaient, se cherchaient. Le sentiment d’être à la fois au centre de tout et spectatrice émerveillée. Elle voyait Sam découvrir Chloé, et Chloé découvrir Sam, et elle ne se sentait pas exclue. Elle se sentait invitée. À chaque instant, l’un ou l’autre cherchait son regard, prenait sa main, l’embrassait.
Quand le plaisir était venu, il était venu pour elle d’abord, entre les bras de Chloé et sous les yeux de Sam, et elle avait crié si fort qu’un héron s’était envolé de la berge dans un grand bruit d’ailes. Ils avaient ri tous les trois, essoufflés, emmêlés, avant de recommencer.
Au matin
Au matin, Lucie s’était réveillée la première. Le soleil passait à travers les rideaux de la cabine. Chloé dormait contre son épaule, Sam en travers du lit, les pieds dans le vide. Elle était restée longtemps à les regarder, sans bouger, avec une tendresse qui la surprenait elle-même.
Elle était montée sur le pont faire du café. Un peu plus tard, Sam l’avait rejointe, les cheveux en pétard, une tasse à la main. Il s’était assis à côté d’elle face aux tournesols.
— Ça va ? avait-il demandé.
— Ça va. Et toi ?
— Je crois que je n’ai jamais été aussi amoureux de toi.
Elle avait posé la tête sur son épaule.
— C’est drôle. Je pensais que ce serait l’inverse. Que je serais jalouse.
— Et alors ?
— Et alors je t’ai regardé la regarder, et je me suis dit que j’avais de la chance d’avoir un homme qui regarde les femmes comme ça. Avec autant de douceur.
Chloé était apparue à son tour sur le pont, enroulée dans un drap, les yeux encore gonflés de sommeil.
— Il reste du café ? Et le capitaine Cousteau, il nous emmène où aujourd’hui ?
Sam avait remis sa casquette.
— Jusqu’à la prochaine écluse, avait-il annoncé solennellement.
Elles avaient éclaté de rire. Le Mistral avait repris sa route sous les platanes, à six kilomètres à l’heure, avec trois passagers qui n’avaient aucune envie d’arriver.
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