Couple en serviettes blanches serré l'un contre l'autre dans un hammam en mosaïques bleues, un autre couple dans la vapeur

Le sauna du jeudi

Ils avaient posé un jour de congé sans rien dire à personne. Un jeudi de novembre, dans un sauna libertin de Bordeaux, Anaïs et Thomas ont découvert la chaleur sous toutes ses formes.

Par 10 min de lecture

Anaïs avait choisi le jeudi pour une raison très simple : elle avait lu que c’était le jour le plus calme.

— Le samedi soir, c’est la foule, avait-elle expliqué à Thomas en lui montrant son téléphone. Le jeudi après-midi, il y a surtout des habitués, des couples tranquilles. C’est mieux pour une première fois.

Thomas l’avait regardée avec une admiration amusée. Elle préparait tout comme ça, depuis toujours. Leurs vacances, leurs déménagements, leurs anniversaires. Elle avait des tableaux, des listes, des plans de secours. Et pour ce projet-là, le plus fou de leurs onze ans de vie commune, elle n’avait pas dérogé à la règle.

Ils avaient posé un jour de congé. Ils n’avaient rien dit à personne, ni aux collègues, ni aux amis, ni à la sœur d’Anaïs qui leur demandait pourtant toujours tout. Le matin, ils avaient traîné au lit, pris un long petit déjeuner, marché le long des quais jusqu’au miroir d’eau. Ils parlaient de tout sauf de ça. Puis à quatorze heures, Anaïs avait regardé sa montre.

— On y va ?

Thomas avait hoché la tête. Il avait la gorge sèche.

Ils avaient pris le tram jusqu’à la place de la Victoire, puis ils avaient marché. Anaïs parlait vite, de choses sans importance, d’une collègue qui partait à la retraite, d’un film qu’ils devaient voir, de la pluie qui menaçait. Thomas l’écoutait à peine. Il pensait à ce qu’ils allaient trouver derrière la porte, et à ce qu’ils allaient y laisser.

Au coin de la rue, elle s’était arrêtée net.

— Et si on ne fait rien ? avait-elle demandé. Si on reste juste dans le jacuzzi, et qu’on repart ?

— Alors on aura passé un après-midi dans un jacuzzi. Ce n’est pas le pire programme du monde.

Elle avait ri. Il l’avait embrassée sur le front.

— On a le droit de ne rien faire, avait-il ajouté. C’est toi qui l’as écrit dans ton tableau.

— J’ai écrit ça ?

— Ligne douze. En gras.

Elle l’avait regardé avec une tendresse soudaine. Elle ne savait pas qu’il avait lu son tableau. Elle ne savait pas qu’il avait retenu la ligne douze.


Le sauna se trouvait dans une rue discrète du quartier Saint-Michel, derrière une porte en bois sans enseigne, avec juste une sonnette et une petite plaque dorée. Anaïs avait sonné. Une voix avait répondu, la porte s’était ouverte, et ils s’étaient retrouvés dans un petit hall chaleureux, éclairé de lumières tamisées, avec un comptoir en bois et une odeur d’eucalyptus.

Un homme d’une soixantaine d’années les avait accueillis. Barbe blanche, chemise en lin, sourire paternel.

— Première fois ? avait-il demandé.

— Ça se voit tant que ça ? avait répondu Anaïs avec un rire nerveux.

— Un peu, avait-il dit gentiment. C’est très bien. Je vais vous expliquer.

Il leur avait tout expliqué, avec une patience infinie. Les vestiaires, où on laissait tout, sauf la serviette. Le hammam, le sauna sec, le jacuzzi, la salle de repos. Et puis, au fond, derrière un rideau, les espaces plus intimes : des petites cabines, une salle avec un grand matelas, des coins plus sombres.

— Ici, la règle est simple, avait-il conclu. On ne touche jamais sans y avoir été invité. Une main qu’on retire, un non de la tête, ça suffit. Et si quelqu’un insiste, vous venez me voir, et il ne revient plus jamais. Mais ça n’arrive presque jamais. Les gens qui viennent ici sont plutôt bien élevés.

Il leur avait tendu deux grandes serviettes blanches et deux clés de casier.

— Prenez votre temps. Vous n’êtes obligés de rien. Beaucoup de couples viennent la première fois et ne font que se baigner. Ils reviennent la fois suivante.

Le hammam

Dans le vestiaire, Anaïs avait mis une éternité à se déshabiller. Elle n’avait pas peur, exactement. Elle avait le trac. Comme avant un examen, ou une prise de parole en public. Elle s’était regardée dans le grand miroir, nue, avec la serviette à la main, et elle s’était trouvée à la fois ridicule et magnifique.

Thomas était sorti le premier, la serviette nouée autour de la taille. Il l’attendait dans le couloir. Quand elle était apparue, la serviette serrée sous les bras, il avait souri.

— Tu es belle, avait-il dit.

— Je suis terrorisée.

— Moi aussi. On commence par le hammam ?

Le hammam était un grand espace carrelé de mosaïques bleues, noyé de vapeur. On ne voyait presque rien à deux mètres. Ils s’étaient assis sur la banquette de pierre tiède, côte à côte, et Anaïs avait senti la chaleur l’envelopper, détendre ses épaules, ralentir son cœur. Elle avait fermé les yeux.

Quand elle les avait rouverts, la vapeur s’était un peu dissipée, et elle avait vu qu’ils n’étaient pas seuls. En face d’eux, de l’autre côté de la petite pièce, un couple était assis. La cinquantaine, tous deux très bronzés, l’air parfaitement détendu. La femme avait posé la tête sur l’épaule de son compagnon. Ils ne portaient pas de serviette. Ils leur avaient adressé un petit signe de tête, comme on salue des voisins dans un ascenseur.

Anaïs avait rendu le salut. Puis, sans trop réfléchir, elle avait desserré sa serviette, et l’avait laissée glisser sur la banquette.

Elle avait senti le regard de Thomas sur elle. Et puis celui de l’homme en face. Et celui de la femme. Elle s’attendait à de la gêne. Elle avait ressenti une chaleur qui n’avait rien à voir avec la vapeur.


Dans la salle de repos, plus tard, ils s’étaient allongés sur deux grands transats, enveloppés dans des peignoirs épais. Il y avait de la musique douce, des tisanes en libre-service, des magazines défraîchis. Un homme ronflait légèrement dans un coin. Une femme se faisait masser les épaules par son compagnon, les yeux fermés. On aurait pu se croire dans n’importe quel spa de la ville.

— C’est drôle, avait murmuré Thomas. Je m’attendais à tout sauf à ça.

— À quoi tu t’attendais ?

— Je ne sais pas. À quelque chose de plus… pressant. Là, c’est comme si on avait tout le temps.

— On a tout le temps, avait dit Anaïs. On a posé notre journée.

Ils étaient restés là une bonne demi-heure, main dans la main, à regarder le plafond peint en bleu nuit, constellé de petites étoiles dorées. Anaïs sentait son corps se détendre, centimètre par centimètre. Le trac du matin s’était évaporé dans la vapeur du hammam. Il ne restait qu’une curiosité tranquille, et une envie qui grandissait doucement, sans hâte.

Ils avaient fait le tour de tout. Le sauna sec, brûlant, où ils avaient tenu cinq minutes avant de fuir en riant. Le bassin d’eau froide, qui leur avait arraché un cri. Le jacuzzi, où ils s’étaient installés longtemps, l’un contre l’autre, à regarder les allées et venues.

Il y avait peu de monde, comme prévu. Quelques couples, deux ou trois hommes seuls qui restaient à distance respectueuse, une femme qui lisait un roman au bord du bassin, imperturbable. Personne ne les dévisageait. Personne ne les approchait. Ils étaient là, et c’était tout.

C’est dans le jacuzzi qu’ils avaient revu le couple du hammam. Ils s’étaient installés en face d’eux, dans l’eau bouillonnante. La femme avait souri.

— Première fois ? avait-elle demandé à son tour.

Anaïs avait ri.

— Décidément, c’est écrit sur notre front.

— Un peu, avait dit l’homme. Mais c’est charmant. On se souvient de la nôtre. Il y a vingt ans. On était tellement crispés qu’on est restés une heure dans le vestiaire.

Ils s’appelaient Françoise et Gérard. Ils venaient tous les jeudis, depuis des années, après le marché des Capucins. Ils parlaient du sauna comme on parle d’un club de bridge ou d’un cours de yoga : un rituel, un plaisir simple, une façon de se retrouver.

— Ce qu’on aime ici, avait expliqué Françoise, c’est que rien n’est obligatoire. Parfois on ne fait que se baigner. Parfois on rencontre quelqu’un. Parfois on se fait juste l’amour à tous les deux, dans une cabine, et on rentre à la maison préparer le dîner.

— Et vous ? avait demandé Gérard. Vous êtes venus pour quoi ?

Anaïs et Thomas s’étaient regardés.

— Pour voir, avait répondu Anaïs. Pour voir ce qu’on ressentait.

— Et alors ?

Elle avait réfléchi. Sous l’eau, la main de Thomas s’était posée sur sa cuisse.

— Alors je crois qu’on a envie d’aller voir derrière le rideau.

Derrière le rideau

Derrière le rideau, il y avait un couloir sombre, éclairé de petites lumières rouges au ras du sol. Des portes entrouvertes, des cabines, des sons étouffés. Une grande salle au fond, avec un immense matelas recouvert de draps noirs, et des banquettes tout autour.

Dans la grande salle, un couple faisait l’amour, lentement, sous les yeux de deux ou trois personnes assises sur les banquettes. Anaïs s’était figée sur le seuil. Elle avait senti Thomas se raidir à côté d’elle. Puis elle avait regardé. Vraiment regardé. Elle avait vu la tendresse des gestes, la confiance dans les regards, la beauté des corps qui se cherchaient. Elle avait vu la femme tourner la tête vers les spectateurs et leur sourire, d’un sourire heureux, presque fier.

— Viens, avait-elle murmuré.

Ils s’étaient assis sur une banquette, dans la pénombre. Ils avaient regardé longtemps. Puis Thomas avait commencé à l’embrasser dans le cou, et elle avait renversé la tête, et elle s’était laissée faire.

Ils n’avaient pas rejoint le matelas. Pas cette fois. Ils étaient restés sur leur banquette, dans leur coin d’ombre, à s’embrasser, à se caresser, avec la conscience aiguë d’être vus. Anaïs avait dénoué sa serviette. Thomas aussi. Elle avait senti des regards se poser sur eux, discrets, bienveillants, et chacun de ces regards avait attisé quelque chose en elle.

Françoise et Gérard étaient entrés à leur tour. Ils s’étaient assis sur la banquette d’à côté, sans un mot, et ils avaient commencé eux aussi à s’embrasser. À un moment, la main de Françoise avait frôlé le bras d’Anaïs. Une question. Anaïs avait souri, et pris cette main dans la sienne. Elles étaient restées comme ça, main dans la main, chacune dans les bras de son homme, côte à côte dans la pénombre rouge.

Ils avaient fait l’amour sur cette banquette, Anaïs et Thomas, sous le regard de quelques inconnus et la main de Françoise dans la sienne. Anaïs n’avait jamais rien vécu de pareil. Ce n’était pas l’audace qui la bouleversait, c’était la douceur. Le sentiment d’être acceptée, désirée, accompagnée, au milieu de gens qui ne lui demandaient rien.

Quand le plaisir était venu, elle avait gardé les yeux ouverts. Elle avait vu Thomas, au-dessus d’elle, qui la regardait avec un amour presque douloureux. Elle avait vu, derrière lui, les silhouettes floues des spectateurs. Elle avait serré la main de Françoise, très fort, et Françoise avait serré la sienne en retour.


Plus tard, ils étaient retournés dans le hammam, pour se détendre. Françoise et Gérard les avaient rejoints. Ils étaient restés longtemps, tous les quatre, assis dans la vapeur, sans parler.

— Alors ? avait finalement demandé Gérard. Vous reviendrez ?

Anaïs avait regardé Thomas. Il souriait, les yeux fermés, la tête appuyée contre le carrelage.

— Je crois qu’on va poser beaucoup de jeudis, avait-elle répondu.

Françoise avait ri.

— Alors la prochaine fois, on vous emmène au marché des Capucins avant. Les huîtres, c’est très important pour la suite.

Sous la pluie

Ils étaient sortis à dix-neuf heures. Il faisait nuit, il pleuvait un peu. La rue Saint-Michel brillait sous les réverbères. Ils avaient marché jusqu’aux quais, main dans la main, sans parapluie, sans se presser.

— Tu sais ce qui m’a le plus étonnée ? avait demandé Anaïs.

— Dis-moi.

— Je m’attendais à quelque chose de… sale. Ou de triste. Je ne sais pas. Comme dans les films. Et en fait, c’était presque… cosy. Comme un club de quartier.

Thomas avait éclaté de rire.

— Un club de quartier ?

— Tu vois ce que je veux dire. Bienveillant. Les gens étaient gentils. Personne ne nous jugeait. J’ai eu l’impression d’être à la bonne place.

Il s’était arrêté sous un réverbère. Il l’avait regardée, les cheveux mouillés, les joues encore rosies par la chaleur.

— Moi, ce qui m’a le plus étonné, c’est toi, avait-il dit. Je ne t’avais jamais vue aussi libre.

Elle l’avait embrassé sous la pluie, longuement, sans se soucier des passants.

Le soir, en rentrant, Anaïs avait ouvert son agenda. Elle avait cherché le jeudi suivant, puis celui d’après. Elle avait pris un stylo rouge, et elle avait dessiné, dans la case du premier jeudi de décembre, un tout petit nuage de vapeur.

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