Couple qui danse serré sur la piste d'un club libertin sous des lumières rouges, robe noire dos nu

Première nuit au Cap

Ils s'étaient promis de seulement regarder. Une robe trop courte, une piste de danse brûlante et un couple d'habitués bienveillants en ont décidé autrement. Récit d'une première fois au Cap d'Agde.

Par 8 min de lecture

L’après-midi, sur la plage, Léa n’avait pas réussi à lire une seule page de son roman. Elle regardait les gens autour d’elle. Des couples nus allongés sur leurs serviettes, des corps de tous les âges, de toutes les formes, et personne qui semblait s’en soucier. Une femme d’une soixantaine d’années faisait des mots croisés, les seins au soleil. Un couple de jeunes trentenaires se disputait au sujet de la crème solaire. C’était d’une banalité absolue, et c’était ça qui la bouleversait.

— Tu crois que le club, ce sera comme ça ? avait-elle demandé à Hugo.

— Comme quoi ?

— Normal.

Il avait réfléchi.

— Je crois que ce sera normal pour eux. Pour nous, ce sera autre chose.

En rentrant, elle s’était arrêtée devant la vitrine d’une boutique du port. La robe noire était là, sur un mannequin, courte, fluide, avec un dos nu qui descendait presque jusqu’aux reins. Elle était entrée sans réfléchir, l’avait essayée, et s’était regardée longtemps dans le miroir de la cabine. Elle ne se reconnaissait pas. Elle s’était trouvée magnifique.


La voiture était garée depuis vingt minutes devant le club, et ni Léa ni Hugo n’avait encore ouvert sa portière.

— On peut repartir, avait dit Hugo pour la troisième fois. Personne ne saura qu’on est venus.

— Moi, je saurai, avait répondu Léa.

Elle avait baissé le pare-soleil pour vérifier son rouge à lèvres dans le petit miroir. Ses mains tremblaient un peu. Elle portait la robe noire du port, une robe qu’elle n’aurait jamais osé mettre à Montpellier, où tout le monde la connaissait. Ici, au Cap, à trois cents mètres de la plage naturiste, elle avait l’impression d’être quelqu’un d’autre. Quelqu’un de plus libre.

Ils en parlaient depuis un an. Depuis ce soir où, après une bouteille de trop, Hugo lui avait demandé si elle avait déjà eu envie de faire l’amour devant d’autres gens. Elle avait ri, puis elle n’avait plus ri du tout, et ils avaient passé le reste de la nuit à se raconter des choses qu’ils ne s’étaient jamais dites en sept ans de vie commune.

Le club, c’est Léa qui l’avait choisi. Elle avait lu des dizaines d’avis, regardé les photos, comparé les soirées. Elle avait même discuté, sur Gleese, avec une femme qui y allait souvent et qui lui avait donné le meilleur conseil de tous : « La première fois, fixez-vous une seule règle : vous avez le droit de ne rien faire. Si vous savez ça, vous serez assez détendus pour faire ce dont vous avez envie. »

— On a le droit de ne rien faire, avait répété Léa à voix haute.

Hugo avait pris sa main.

— On a le droit de ne rien faire.

Ils étaient sortis de la voiture.

Le club

L’accueil avait été plus simple qu’ils ne l’imaginaient. Une femme d’une cinquantaine d’années, cheveux gris coupés court, sourire immense, leur avait fait visiter les lieux comme on fait visiter une maison d’amis. Le bar, la piste de danse, le jacuzzi au fond du jardin. Puis, au premier étage, les coins plus intimes, avec leurs alcôves tendues de velours rouge et leurs lumières tamisées.

— Ici, on regarde, avait-elle expliqué en désignant une grande pièce avec des banquettes tout autour. Là-bas, on ne regarde que si on est invité. Et partout, un non, c’est non. Un geste de la main suffit. Vous verrez, les gens sont très polis.

Ils étaient redescendus au bar. Hugo avait commandé deux coupes de champagne, et ils s’étaient installés dans un coin, un peu en retrait, pour observer.

Ce qui avait frappé Léa, c’était la normalité de tout ça. Des couples de tous les âges, de toutes les silhouettes. Une femme d’une soixantaine d’années, magnifique, dansait seule les yeux fermés. Deux hommes discutaient de rugby au comptoir. Un couple de leur âge se disputait gentiment sur le choix d’un cocktail. Personne ne ressemblait à ce qu’elle avait imaginé. Tout le monde ressemblait à des gens qu’elle aurait pu croiser au marché.

— Ça va ? avait demandé Hugo.

— Ça va. C’est… doux. Je ne m’attendais pas à ce que ce soit doux.

Un peu plus tard, ils étaient sortis dans le jardin. L’air était encore chaud, les cigales s’étaient tues, et le jacuzzi bouillonnait doucement sous une guirlande d’ampoules. Deux couples s’y prélassaient, une coupe à la main. L’un d’eux leur avait fait signe.

— Vous venez ? L’eau est parfaite.

Hugo avait regardé Léa. Elle avait secoué la tête en souriant.

— Pas tout de suite. On découvre.

— Prenez votre temps, avait dit la femme. La nuit est longue.

Ils s’étaient assis sur un transat, un peu à l’écart. Léa regardait les corps dans l’eau, les rires, les épaules qui se frôlaient, et elle avait senti la main d’Hugo se poser sur sa cuisse, juste sous l’ourlet de la robe. Elle n’avait pas bougé. Elle avait laissé sa main là, et elle avait remarqué que l’un des hommes du jacuzzi les regardait. Pas avec insistance. Avec une sorte de curiosité tranquille.

— Il nous regarde, avait-elle murmuré.

— Ça te dérange ?

Elle avait pris le temps de la réponse.

— Non. C’est ça qui est fou. Ça ne me dérange pas du tout.

La piste

Vers une heure du matin, la musique avait changé. Plus lente, plus lourde. La piste s’était remplie. Léa avait regardé les corps qui se rapprochaient, les mains qui glissaient sur les hanches, les baisers qui commençaient au milieu de la foule, et elle avait senti une chaleur monter en elle, quelque chose de presque animal.

— Viens danser, avait-elle dit à Hugo.

Il l’avait suivie. Ils avaient dansé d’abord comme ils dansaient aux mariages, un peu raides, un peu moqueurs. Puis Léa avait fermé les yeux, s’était collée contre lui, et elle avait commencé à bouger autrement. Lentement. Comme si personne ne la regardait. Ou plutôt, comme si tout le monde la regardait et qu’elle aimait ça.

Elle sentait les mains d’Hugo dans son dos, puis plus bas, puis sur ses cuisses, là où la robe s’arrêtait. Elle sentait aussi les regards. Pas insistants, pas lourds. Juste là. Une femme à côté d’eux lui avait souri. Un homme avait levé son verre dans leur direction, avec une sorte de bienveillance amusée.

Quand Hugo l’avait embrassée, au milieu de la piste, elle avait eu l’impression que c’était leur premier baiser. Le tout premier, celui d’une fête étudiante, sept ans plus tôt, dans une cuisine trop éclairée. Le même vertige. La même certitude soudaine.

— Je veux monter, avait-elle murmuré contre sa bouche.

— Pour regarder ?

— Pour qu’on nous regarde.

Sous les regards

La grande pièce du premier étage était à moitié pleine. Sur les banquettes, des couples s’embrassaient, se caressaient, faisaient l’amour, d’autres regardaient en buvant un verre, et l’ensemble avait quelque chose d’étrangement paisible, comme une plage en fin d’après-midi.

Léa avait choisi un coin de banquette, près d’une lampe. Elle s’était assise, avait attiré Hugo contre elle, et ils avaient recommencé à s’embrasser. Lentement d’abord, puis plus fort. Les mains d’Hugo avaient trouvé la fermeture de la robe. Il s’était arrêté, l’avait regardée.

— Tu es sûre ?

— Je suis sûre.

La robe avait glissé. Léa s’était retrouvée en sous-vêtements sous la lumière orangée, et elle avait senti, physiquement, les regards se poser sur elle. Une femme assise un peu plus loin avait cessé d’embrasser son compagnon pour la contempler. Un couple qui passait s’était arrêté sur le seuil.

Elle avait cru qu’elle aurait honte. Elle s’était sentie belle. Plus belle qu’elle ne s’était jamais sentie de sa vie.

Hugo l’embrassait partout. Dans le cou, sur les épaules, sur le ventre. Elle avait renversé la tête en arrière, les yeux mi-clos, et elle avait vu, de l’autre côté de la pièce, la femme qui la regardait toujours. Leurs yeux s’étaient croisés. La femme lui avait souri, un sourire lent, complice, et Léa avait senti son corps s’embraser.

Ils avaient fait l’amour sur cette banquette, sous le regard de cinq ou six inconnus, et Léa n’avait jamais rien ressenti d’aussi fort. Chaque fois qu’elle ouvrait les yeux, elle voyait quelqu’un qui la regardait. Chaque fois qu’elle les fermait, elle sentait qu’on la regardait encore. Hugo murmurait son prénom, encore et encore, et elle avait fini par crier le sien, sans plus se soucier de rien.


Après, ils étaient restés longtemps enlacés sur la banquette, à reprendre leur souffle. Le couple qui les observait de l’autre côté de la pièce s’était approché. Elle s’appelait Nadia, lui Franck. La cinquantaine, des habitués, venus de Béziers.

— Pardon de vous déranger, avait dit Nadia en s’asseyant à côté d’eux. C’est votre première fois, non ?

Léa avait ri.

— Ça se voit tant que ça ?

— Ça se voit au fait que vous étiez magnifiques, avait dit Franck. Les premières fois ont toujours quelque chose de spécial. Après, on prend des habitudes.

Ils avaient discuté un long moment, tous les quatre, comme on discute à la terrasse d’un café. De la région, du club, des autres clubs qu’il fallait éviter. À un moment, Nadia avait posé sa main sur le genou de Léa, très légèrement, et l’avait regardée.

— Ce soir, je crois que vous avez eu ce qu’il vous fallait. Mais si un jour vous avez envie qu’on fasse connaissance autrement, vous savez où nous trouver.

Elle avait retiré sa main. Léa avait senti un frisson lui parcourir l’échine, et elle avait regardé Hugo. Il souriait.

— On a le droit de ne rien faire, avait-il dit doucement.

— On a aussi le droit de revenir, avait répondu Léa.


Ils étaient rentrés à pied jusqu’à leur location, au bord de la mer. Il était quatre heures du matin. La plage était vide, la lune posait une traînée d’argent sur l’eau. Léa avait enlevé ses chaussures et marché dans le sable froid, la robe noire à la main, en sous-vêtements, sans plus se soucier d’être vue.

— Alors ? avait demandé Hugo.

— Alors je crois que je ne me suis jamais autant aimée, avait-elle répondu. C’est bizarre ?

— Non. Je t’ai regardée toute la nuit. Moi non plus, je ne t’ai jamais autant aimée.

Ils s’étaient assis au bord de l’eau, et ils avaient regardé le jour se lever sur la Méditerranée, sans rien dire, la tête de Léa sur l’épaule d’Hugo.

Le lendemain, en préparant les valises, Léa avait trouvé dans la poche de sa robe un petit carton plié en deux. Nadia l’avait glissé là, à un moment, sans qu’elle s’en aperçoive. Il y avait juste un pseudonyme écrit à l’encre bleue, et trois mots en dessous : « Quand vous voudrez. »

Léa avait tendu le carton à Hugo. Il l’avait lu, avait souri, et l’avait rangé soigneusement dans son portefeuille, derrière la photo de leur premier voyage.

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