À dix-neuf heures trente, Mathilde était prête. Olivier l’attendait dans l’entrée, adossé au mur, les bras croisés, avec ce demi-sourire qu’il prenait quand il essayait de cacher sa nervosité.
Elle était descendue lentement. Elle portait la robe rouge, celle qu’ils avaient choisie ensemble, deux semaines plus tôt, dans une boutique de la rue d’Italie. Une robe simple, ajustée, qui s’arrêtait juste au-dessus du genou et dont le décolleté plongeait un peu plus qu’elle n’en avait l’habitude. Elle avait mis du rouge à lèvres assorti, des talons, et ce parfum qu’elle ne portait que les soirs de fête.
— Alors ? avait-elle demandé en tournant sur elle-même.
Olivier avait mis du temps à répondre.
— Il a beaucoup de chance, avait-il fini par dire.
— C’est toi qui as de la chance. C’est chez toi que je rentre ce soir.
Elle l’avait embrassé longuement, puis elle avait vérifié son sac. Téléphone chargé. Préservatifs. Les clés. Et le petit papier plié en quatre sur lequel ils avaient écrit les règles, la veille, assis sur le lit, comme deux étudiants qui révisent un examen.
Elle y raconterait tout. Il pourrait tout arrêter à n’importe quel moment, d’un seul message : « rentre ». Elle aussi. Et elle ne passerait pas la nuit là-bas.
— Tu m’écris ? avait demandé Olivier.
— À chaque étape. Promis.
Elle avait refermé la porte. Olivier était resté dans l’entrée vide, le cœur battant, à écouter ses talons s’éloigner dans l’allée.
L’idée était venue d’elle. C’est ce qui l’avait le plus surpris, au début. Pendant des années, c’était lui qui avait le fantasme, lui qui l’imaginait parfois avec un autre, sans jamais oser en parler. Et puis un soir d’hiver, devant un film, Mathilde avait mis le film sur pause et lui avait dit :
— J’ai envie d’aller à un rendez-vous. Un vrai. Avec un homme. Et j’ai envie que tu le saches, que tu le vives avec moi, mais de loin.
Il avait cru qu’elle plaisantait. Elle ne plaisantait pas. Elle avait lu des choses, beaucoup, sur ce qu’on appelait les hotwives : des femmes en couple, qui sortaient avec d’autres hommes avec la complicité totale de leur partenaire, et qui revenaient ensuite tout lui raconter. Elle avait trouvé ça terriblement excitant, et terriblement intime aussi.
— Je ne veux pas que tu sois dans la pièce, avait-elle expliqué. Je veux que tu sois à la maison, à m’imaginer. Et je veux rentrer, et te voir dans cet état-là.
Olivier avait mis plusieurs jours à digérer. Puis il s’était rendu compte qu’il ne pensait qu’à ça. Que l’idée de l’attendre, de recevoir ses messages, d’imaginer sans voir, le rendait plus fou encore que tout ce qu’il avait fantasmé jusqu’ici.
Ils avaient cherché ensemble. Sur Gleese, ils avaient créé un profil de couple, et Mathilde avait échangé avec plusieurs hommes, en lui montrant chaque conversation. C’est Olivier qui avait remarqué Romain. Trente-neuf ans, avocat, célibataire, des messages pleins d’humour, et cette phrase qui l’avait convaincu : « Je ne cherche pas à prendre la place de qui que ce soit. Je cherche à passer une belle soirée avec une femme qui rentrera chez elle en souriant. »
Les messages
À vingt heures douze, le premier message était arrivé.
« Je suis devant le restaurant. J’ai le trac comme à mon tout premier rendez-vous. »
Olivier avait souri malgré lui. Il était assis dans le salon, sur le canapé, une bière intacte posée sur la table basse. Il avait répondu : « Tu es la plus belle femme d’Aix ce soir. Profite. »
À vingt heures quarante, le deuxième.
« Il est grand. Plus grand que sur les photos. Il a de jolies mains. Il m’a dit que ma robe était une déclaration de guerre. »
Olivier avait relu le message plusieurs fois. Il imaginait la scène : la terrasse sur le cours Mirabeau, les platanes illuminés, les fontaines, la robe rouge, cet homme qui la regardait. Il sentait une chaleur sourde lui monter dans la poitrine, un mélange de jalousie et d’excitation qu’il n’aurait jamais su décrire à personne.
« Et toi, tu lui as répondu quoi ? »
« Que c’était plutôt une invitation. »
Il avait posé le téléphone sur la table. Il s’était levé, avait fait le tour du salon, était revenu s’asseoir. Il avait repris le téléphone.
À vingt-deux heures, après le dessert :
« Il m’a pris la main sur la table. Je ne l’ai pas retirée. Je pense à toi. »
À vingt-deux heures vingt :
« On marche sur le cours. Il fait doux. Il vient de m’embrasser sous un platane, devant la fontaine. Tu veux que je rentre ? »
Olivier avait fixé l’écran longtemps. Le mot « rentre » était là, à portée de doigt. Il aurait suffi de l’écrire. Elle aurait dit au revoir à Romain, elle aurait pris un taxi, elle serait rentrée, et ils n’en auraient plus jamais reparlé.
Il avait tapé, lentement :
« Non. Continue. Je t’aime. »
La réponse était arrivée presque aussitôt.
« Moi aussi. Je t’écris après. »
Après. Olivier avait éteint la lumière du salon. Il s’était allongé sur le canapé, dans le noir, le téléphone posé sur la poitrine, et il avait attendu.
L’attente
L’attente avait été la chose la plus étrange qu’il ait jamais vécue. Il imaginait tout. L’appartement de Romain, qu’elle lui avait décrit d’après ses messages : un dernier étage près de la place d’Albertas, avec une terrasse sur les toits. La robe rouge qui tombait. Les mains de Romain, ces mains qu’elle avait trouvées jolies. Le visage de Mathilde quand le plaisir montait, ce visage qu’il connaissait par cœur et qu’un autre voyait en ce moment même.
Il aurait dû souffrir. Il souffrait un peu. Mais ce qui dominait, c’était une sorte de fièvre heureuse, une conscience aiguë de l’aimer, de la désirer, d’être lié à elle par quelque chose de plus fort que tout ce qu’ils avaient vécu jusque-là.
À minuit cinquante, le téléphone avait vibré.
« Je rentre. Attends-moi au lit. Ne dors pas. »
Le retour
Elle était rentrée à une heure et quart. Il l’avait entendue ouvrir la porte, monter l’escalier, et il avait senti son cœur s’emballer comme celui d’un amoureux transi. Elle était apparue dans l’encadrement de la porte de la chambre, toujours dans sa robe rouge, les cheveux un peu défaits, le rouge à lèvres effacé, les chaussures à la main.
Elle souriait.
Elle ne s’était pas déshabillée. Elle était venue s’asseoir sur le lit, à côté de lui, et elle avait pris sa main.
— Tu veux que je te raconte ?
— Tout, avait-il dit. Je veux tout.
Alors elle avait raconté. Lentement, avec des détails qu’elle choisissait avec soin, comme on choisit des perles pour un collier. Le baiser sous le platane, qui l’avait surprise par sa douceur. L’escalier étroit de l’immeuble, où Romain l’avait plaquée contre le mur pour l’embrasser encore. La terrasse, d’où l’on voyait les toits de la vieille ville sous la lune. La robe qu’il avait fait glisser lentement en lui demandant à chaque geste si elle était d’accord.
— Et toi, tu disais quoi ? avait demandé Olivier, la voix rauque.
— Je disais oui. Et je pensais à toi. À chaque fois que je disais oui, je pensais à toi en train de lire mes messages.
Elle avait raconté la suite. Le lit, les draps blancs, les mains de Romain. Le moment où elle avait cessé de penser, où elle s’était laissé emporter. Elle racontait sans pudeur, avec une franchise qui laissait Olivier sans souffle, et pourtant chaque phrase, chaque détail, semblait n’être destiné qu’à lui. Comme si elle avait vécu tout ça pour pouvoir le lui offrir ensuite.
— Et après ? avait-il demandé quand elle s’était tue.
— Après, j’avais envie de rentrer. J’avais envie de toi. Il l’a compris tout de suite. Il m’a appelé un taxi.
Olivier l’avait attirée contre lui. Il avait cherché sa bouche, et dans ce baiser il y avait le goût d’une autre soirée, d’un autre vin, d’un autre homme, et ça ne le dérangeait pas. Au contraire. C’était comme si elle lui rapportait quelque chose de là-bas, un secret qu’elle déposait sur ses lèvres.
Il l’avait déshabillée à son tour. La robe rouge avait rejoint le sol de leur chambre, comme elle avait rejoint, quelques heures plus tôt, celui d’une chambre inconnue. Et ils avaient fait l’amour comme ils ne l’avaient pas fait depuis des années, avec une intensité presque violente, une avidité qui les avait laissés tous les deux sans force, emmêlés dans les draps, au moment où les premiers oiseaux commençaient à chanter.
— Alors ? avait demandé Mathilde, la joue contre son épaule. Tu regrettes ?
— Je regrette une seule chose, avait-il répondu.
Elle s’était raidie.
— Quoi ?
— De ne pas t’avoir laissée y aller plus tôt.
Elle avait éclaté de rire, et ce rire avait résonné dans la chambre comme une promesse.
Le lundi suivant, Olivier avait trouvé un petit mot dans la poche de sa veste, en partant au travail. L’écriture ronde de Mathilde, sur un post-it jaune.
« Romain voudrait me revoir. Je lui ai dit que ça dépendait de toi. Réfléchis bien. Moi, j’ai déjà choisi la robe. »
Il avait relu le mot trois fois dans sa voiture, sur le parking. Puis il avait sorti son téléphone, et il avait écrit un seul mot.
« Laquelle ? »
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