Femme en robe bordeaux dénouée sur de la lingerie noire, embrassée dans le cou par un homme aux cheveux gris, sous le regard de son mari, face au Capitole illuminé

La chambre du Capitole

Il en rêvait depuis des années sans oser le dire. C'est elle qui a fixé le lieu, l'heure, l'homme et les règles. Dans une chambre avec vue sur le Capitole, Karim a enfin regardé.

Par 8 min de lecture

Nadia avait toujours su que Karim gardait quelque chose pour lui. Ça se voyait dans sa façon de la regarder quand un serveur lui souriait un peu trop longtemps, dans ce silence particulier qui s’installait chez lui quand elle racontait qu’un collègue l’avait complimentée sur sa robe. Ce n’était pas de la jalousie. Elle le connaissait par cœur depuis neuf ans, et elle savait reconnaître la jalousie. C’était autre chose. Une sorte de fièvre contenue.

Elle avait fini par lui poser la question, un soir de janvier, dans leur cuisine de Saint-Cyprien, entre deux assiettes à essuyer.

— Qu’est-ce qui te fait cet effet-là, exactement, quand un autre homme me regarde ?

Karim avait posé le torchon. Il avait mis longtemps à répondre, et quand il l’avait fait, sa voix était basse, presque rauque.

— Ça me rend fou. Dans le bon sens. Je t’imagine avec lui, et j’ai envie de toi comme au premier jour.

— Avec lui comment ?

Il l’avait regardée droit dans les yeux.

— Avec lui comme tu es avec moi.

Nadia n’avait rien dit. Elle avait fini de ranger la vaisselle, éteint la lumière, et elle était allée se coucher. Karim l’avait rejointe une heure plus tard, persuadé d’avoir tout gâché. Elle ne dormait pas. Elle s’était tournée vers lui dans le noir.

— Laisse-moi y réfléchir, avait-elle murmuré. Mais si on le fait un jour, c’est moi qui décide de tout.

Les conditions de Nadia

Elle avait réfléchi pendant trois mois. Elle avait lu des témoignages, des articles, des forums. Elle avait découvert que le mot existait — candaulisme — et que des milliers de couples vivaient ce fantasme, le plus souvent avec bonheur, parfois avec des larmes. Elle avait compris que tout tenait dans la confiance et dans les règles, et elle avait commencé à écrire les siennes dans un carnet qu’elle cachait sous le matelas.

Un soir d’avril, elle avait posé le carnet sur la table du salon.

— Voilà mes conditions, avait-elle dit.

Karim les avait lues en silence. C’est elle qui choisirait l’homme. Ils le rencontreraient d’abord tous les deux, dans un lieu public, au moins une fois. Rien ne se passerait chez eux. Préservatif, sans discussion. Karim resterait dans la pièce, mais il ne toucherait pas, et il ne parlerait pas, sauf pour dire le mot d’arrêt. Et ce mot, elle l’avait souligné deux fois : « violette ». La couleur de Toulouse.

— Et si c’est toi qui veux arrêter ? avait-il demandé.

— Alors je dirai violette, et on rentrera à la maison, et tu me feras un chocolat chaud, et on n’en reparlera plus jamais si je ne veux pas.

Il avait hoché la tête. Elle avait vu ses mains trembler.


L’homme s’appelait Vincent. Elle l’avait trouvé sur Gleese, après des semaines à lire des profils et à éliminer tous ceux qui parlaient trop vite de ce qu’ils voulaient faire. Vincent ne parlait de rien. Il écrivait des messages courts, polis, drôles. Il avait quarante-deux ans, il était architecte, il avait déjà rencontré deux couples candaulistes, et sa première question avait été : « Et votre mari, il en a vraiment envie, ou c’est vous qui voulez lui faire plaisir ? »

C’est cette question qui avait décidé Nadia.

Ils l’avaient rencontré dans un bar à vin de la rue des Filatiers, un jeudi soir. Vincent était grand, un peu grisonnant, avec des yeux clairs qui ne se détournaient jamais. Il avait passé plus de temps à parler avec Karim qu’avec elle. Il lui avait demandé ce qu’il imaginait, ce qu’il craignait, ce qu’il voulait voir. Karim avait répondu avec une franchise que Nadia ne lui connaissait pas.

— Je veux voir son visage, avait-il dit. C’est tout. Je veux voir son visage quand elle prend du plaisir, et je veux le voir de loin, comme si je n’étais pas là.

Vincent avait souri.

— Alors c’est elle qu’il faudra regarder. Pas moi.

En sortant, sur la place du Capitole illuminée, Nadia avait pris le bras de son mari.

— Il te plaît ?

— C’est à toi qu’il doit plaire.

— Il me plaît, avait-elle dit. Il me plaît beaucoup.

Elle avait senti Karim frissonner contre elle.

La chambre du quatrième

Le soir venu, c’était un samedi de juin. Nadia avait réservé une chambre dans un hôtel de la place, au quatrième étage, avec deux fenêtres qui donnaient sur la façade rose du Capitole. Elle avait choisi la chambre pour la vue. Elle voulait que Karim ait quelque chose de beau à regarder, s’il ne supportait pas de la regarder, elle.

Elle s’était préparée longtemps. Une robe portefeuille bordeaux, qui se dénouait d’un seul geste. Des sous-vêtements qu’elle avait achetés pour l’occasion, noirs, très fins. Elle s’était regardée dans le miroir de la salle de bains et elle avait eu un moment de vertige, de panique presque. Puis elle avait pensé au visage de Karim dans le bar, quand il avait dit « je veux voir son visage », et la panique s’était changée en autre chose.

Karim s’était installé dans un fauteuil près de la fenêtre, comme convenu. Il avait gardé sa veste. Il se tenait très droit, les mains sur les accoudoirs, et Nadia avait eu envie de rire, et puis de pleurer, tant elle l’aimait à ce moment précis.

— Tu es sûr ? avait-elle demandé une dernière fois.

— Je n’ai jamais été aussi sûr de rien.

On avait frappé à la porte.


Vincent était entré sans hâte. Il avait salué Karim d’un signe de tête, puis il s’était tourné vers Nadia et l’avait regardée longtemps, sans un mot, avec une admiration si tranquille qu’elle en avait eu chaud aux joues.

— Vous êtes magnifique, avait-il dit simplement.

Il ne l’avait pas touchée tout de suite. Il lui avait servi un verre d’eau, avait ouvert un peu plus la fenêtre pour laisser entrer l’air tiède du soir, avait demandé si la musique lui convenait. Puis il s’était approché, et il avait posé une main sur sa taille, très légèrement, comme on pose une question.

Nadia avait jeté un regard vers le fauteuil. Karim la regardait. Il ne bougeait pas, il ne respirait presque plus, mais ses yeux brûlaient. Elle avait compris qu’il ne dirait pas violette. Pas ce soir.

Elle avait levé le visage vers Vincent, et il l’avait embrassée.

C’était étrange, ce premier baiser. Étranger et familier à la fois. Une autre bouche, un autre goût, une autre façon de la tenir. Elle avait fermé les yeux, et elle les avait rouverts aussitôt, parce qu’elle voulait voir Karim. Elle voulait qu’il voie qu’elle le cherchait.

Vincent avait trouvé le nœud de la robe. Il avait tiré doucement. Le tissu s’était ouvert, puis avait glissé de ses épaules, et Nadia s’était retrouvée en dentelle noire au milieu de la chambre, éclairée par la lumière rose de la place.

Elle avait entendu Karim inspirer, très fort, de l’autre côté de la pièce.


Ce qui avait suivi, elle l’avait vécu comme un rêve éveillé. Vincent prenait son temps. Il l’avait allongée sur le lit, et il l’embrassait partout, lentement, ses épaules, son ventre, l’intérieur de ses poignets. Il ne disait rien. Il la regardait, et de temps en temps il tournait la tête vers Karim, comme pour lui montrer, comme pour lui offrir ce qu’il voyait.

Et Nadia, elle, ne quittait pas son mari des yeux.

Elle le voyait changer. Elle voyait ses mains se crisper sur les accoudoirs, sa mâchoire se serrer, puis se détendre. Elle voyait ses lèvres s’entrouvrir. Elle voyait dans son regard quelque chose qu’elle n’avait jamais vu en neuf ans : une adoration nue, sans pudeur, presque douloureuse.

C’est ce regard qui l’avait fait basculer.

Quand Vincent était venu en elle, elle avait tendu la main vers le fauteuil, dans le vide, comme si elle pouvait toucher Karim à travers la pièce. Il avait tendu la sienne aussi. Leurs mains ne se touchaient pas, il y avait trois mètres entre elles, mais Nadia avait eu l’impression qu’il la tenait.

Le plaisir était monté comme une vague de chaleur. Elle avait gémi, d’abord doucement, puis plus fort, sans retenue, et au moment où tout s’était embrasé, elle avait crié le prénom de son mari. Karim. Une fois, deux fois. Pas celui de l’homme qui la tenait.

Vincent avait souri contre son épaule. Il avait compris, lui aussi.


Il était parti vers minuit. Il avait serré la main de Karim, longuement.

— Merci, avait-il dit. Prenez soin l’un de l’autre.

La porte s’était refermée. Nadia était restée allongée sur le lit défait, en travers des draps, la peau encore brûlante. Elle avait regardé Karim. Il n’avait toujours pas bougé de son fauteuil.

— Viens, avait-elle dit.

Il s’était levé. Il avait traversé la chambre comme on traverse une rivière, lentement, avec précaution. Il s’était agenouillé au bord du lit, et il avait posé la tête sur son ventre, et elle avait senti qu’il pleurait.

— Ça va ? avait-elle demandé, soudain inquiète.

— Jamais été aussi bien, avait-il répondu sans relever la tête. Tu étais… Je n’ai pas de mot.

Elle avait passé les doigts dans ses cheveux.

— Raconte-moi quand même.

Alors il avait raconté. Ce qu’il avait vu, minute par minute. Son dos qui se cambrait. Ses yeux qui le cherchaient. Le moment où elle avait tendu la main. Le moment où elle avait crié son prénom. Il parlait bas, et à mesure qu’il parlait, Nadia sentait le désir revenir, plus profond qu’avant, un désir qui n’appartenait qu’à eux deux.

Elle l’avait attiré sur le lit. Il était encore tout habillé. Elle l’avait déshabillé elle-même, lentement, comme Vincent l’avait fait avec elle, et ils avaient fait l’amour jusqu’à ce que le ciel pâlisse au-dessus du Capitole.

Le carnet

Le dimanche matin, ils avaient pris leur petit déjeuner en terrasse, sur la place. Les pigeons, les touristes, les cloches de la basilique Saint-Sernin au loin. Une matinée ordinaire.

— Tu regrettes ? avait demandé Nadia en tournant sa cuillère dans son café.

— Non. Et toi ?

Elle avait pris le temps de réfléchir. Elle voulait être honnête.

— Non. Mais je ne pensais pas que ce serait comme ça.

— Comme quoi ?

— Je pensais que ce serait un cadeau que je te faisais. En fait, c’est toi qui m’en as fait un. Personne ne m’a jamais regardée comme tu m’as regardée cette nuit.

Karim avait pris sa main par-dessus la table. Il l’avait portée à ses lèvres, comme dans les vieux films, et la dame de la table voisine les avait regardés avec un sourire attendri.

Le soir même, de retour chez eux, Nadia avait sorti le carnet de sous le matelas. Elle l’avait ouvert à la page des conditions, avait pris un stylo, et sous le mot « violette », elle avait ajouté une ligne.

« Prochaine fois : c’est lui qui choisit la chambre. »

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