Femme masquée de dentelle noire en kimono de soie rouge, embrassée dans le cou par son compagnon, filmée par un téléphone sur trépied dans une chambre éclairée de rouge

Le live de minuit

Une bougie, un téléphone posé sur la commode et un bouton rouge sur lequel ils hésitaient depuis des semaines. À minuit, Jade et Tom ont lancé leur premier live. Ils n'étaient plus seuls dans la chambre.

Par 6 min de lecture

Le téléphone était posé sur la commode, calé contre une pile de livres, l’écran tourné vers le lit. Jade l’avait déplacé six fois. Trop haut, trop bas, trop de lumière, pas assez. Tom la regardait faire depuis le lit, adossé aux oreillers, avec un sourire patient.

— Tu sais qu’ils ne verront pas la différence entre deux centimètres à gauche et deux centimètres à droite ?

— Moi, je verrai la différence, avait-elle répondu sans se retourner.

Elle avait allumé une bougie sur la table de nuit, éteint le plafonnier, laissé seulement la petite lampe à abat-jour rouge qu’elle avait achetée exprès. La chambre baignait maintenant dans une lumière chaude, presque irréelle. Dehors, la pluie tambourinait sur les vitres.

— Voilà, avait-elle dit en reculant d’un pas. Comme ça.

Elle avait jeté un œil à l’écran. On voyait le lit, les draps gris, Tom en tee-shirt, et la lumière rouge qui découpait des ombres sur les murs. C’était beau. C’était un décor.

— Il est quelle heure ? avait-elle demandé.

— Onze heures cinquante-huit.

Elle avait inspiré profondément.


L’idée était venue d’elle, quelques mois plus tôt. Un soir, en faisant défiler l’application, elle était tombée par hasard sur la page des lives de Gleese. Des couples, des femmes, des hommes, en direct, qui discutaient, dansaient, se caressaient parfois, devant des dizaines de membres qui commentaient en temps réel. Elle était restée scotchée devant l’écran pendant une heure.

Ce qui l’avait fascinée, ce n’était pas tant ce qu’elle voyait. C’était le visage des femmes. Cette façon qu’elles avaient de regarder la caméra, comme si elles regardaient chaque personne derrière l’écran. Une sorte de pouvoir tranquille. Une liberté.

Elle en avait parlé à Tom le lendemain, maladroitement, en rougissant.

— Tu crois que ce serait fou, de faire ça ?

Il avait réfléchi longtemps.

— Ce serait fou si tu le faisais pour moi, avait-il dit. Si tu le fais pour toi, ce n’est pas fou du tout.

Ils en avaient parlé pendant des semaines. Ils avaient fixé leurs règles, comme pour tout. Pas de visage, d’abord : Jade porterait un loup de dentelle noire, au moins pour la première fois. Rien de plus que de la lingerie et des caresses. Tom resterait dans le champ mais en retrait, c’était elle qui serait au centre. Et si l’un des deux voulait arrêter, il suffirait de dire « pluie », et Tom couperait le live.

— Pourquoi pluie ? avait-il demandé.

— Parce qu’il pleut toujours, à Lille. Ce sera facile à se rappeler.

Minuit pile

À minuit pile, Jade avait mis son loup. Elle portait un body de dentelle noire, des bas, et un kimono de soie rouge noué à la taille. Elle s’était assise au bord du lit, face au téléphone. Tom s’était installé derrière elle, un peu en retrait, contre la tête de lit.

— Prête ? avait-il demandé.

— Non, avait-elle répondu en riant. Lance.

Il avait tendu le bras, appuyé sur le bouton rouge. Un petit chiffre était apparu en haut de l’écran : 0. Puis 3. Puis 11. Puis 24.

Les premiers messages étaient arrivés presque aussitôt.

« Bonsoir 👋 »

« Quelle ambiance… »

« Premier live ? »

Jade avait senti son cœur battre jusque dans ses tempes. Elle s’était penchée vers l’écran, avait lu les messages, et elle avait ri, nerveusement.

— Oui, premier live, avait-elle dit à voix haute. Soyez gentils.

« On est toujours gentils ici 😊 »

« Prends ton temps, on est bien. »

« Magnifique lumière. »

Le chiffre montait. 37. 52. 68. Soixante-huit personnes, quelque part en France, chacune dans sa chambre, chacune devant son écran, la regardaient. Elle. Jade, trente et un ans, assistante de direction, qui n’avait jamais osé se mettre en maillot sur la plage de Malo-les-Bains sans un paréo.


Elle avait commencé par parler. C’était plus facile. Elle avait répondu aux messages, raconté qu’il pleuvait, qu’elle avait le trac, que son homme était derrière elle et qu’il avait l’air beaucoup plus détendu qu’elle. Les commentaires étaient drôles, tendres, encourageants. Une femme avait écrit : « J’ai fait mon premier live il y a un an, j’avais les mains qui tremblaient comme toi. Respire. » Jade avait senti quelque chose se dénouer dans sa poitrine.

Tom s’était approché. Il avait posé les mains sur ses épaules, puis il avait commencé à l’embrasser dans le cou, très doucement, comme il le faisait tous les soirs. Sauf que ce soir, il y avait soixante-dix personnes qui regardaient.

Jade avait fermé les yeux. Elle avait senti les lèvres de Tom descendre le long de sa nuque, ses mains glisser sur le kimono. Quand elle avait rouvert les yeux, l’écran s’était rempli de messages.

« Wow. »

« Vous êtes beaux. »

« Ne t’arrête pas. »

Elle avait souri. Puis, lentement, sans quitter la caméra des yeux, elle avait défait la ceinture du kimono.

La soie rouge

La soie avait glissé de ses épaules. Elle était restée là, en dentelle noire, sous la lumière rouge, face à l’écran. Le chiffre avait bondi. 104. 131. Les messages défilaient si vite qu’elle n’arrivait plus à les lire. Elle s’en fichait. Elle n’avait plus besoin de les lire. Elle sentait leurs regards. Elle sentait le désir de toutes ces personnes invisibles, comme une chaleur qui montait du téléphone et se répandait sur sa peau.

C’était exactement ce qu’elle avait vu, des mois plus tôt, sur le visage des autres femmes. Ce pouvoir tranquille. Elle le comprenait maintenant de l’intérieur.

Tom la caressait. Ses mains sur sa taille, sur son ventre, sur ses cuisses, par-dessus la dentelle. Jade s’était renversée contre lui, la tête sur son épaule, les yeux mi-clos mais toujours tournés vers la caméra. Elle avait posé sa main sur celle de Tom pour la guider. Elle voulait choisir. Elle voulait montrer ce qu’elle aimait.

« Tu es incroyable. »

« Regarde-nous encore. »

« Ce regard… »

Elle les regardait. Elle les regardait tous, à travers l’objectif. Et elle sentait, dans son dos, le souffle de Tom qui s’accélérait, et elle savait que lui aussi vivait quelque chose qu’il n’avait jamais vécu : la voir désirée par cent cinquante inconnus, et savoir qu’elle était à lui.


Ils étaient restés dans le cadre qu’ils s’étaient fixé. Pas de nudité, pas plus loin que les caresses. Mais Jade n’avait jamais rien vécu d’aussi intense. Au bout de vingt minutes, elle avait senti que si ça continuait, elle n’allait plus pouvoir tenir les règles. Elle s’était penchée vers l’écran, les joues en feu, les yeux brillants derrière le loup.

— Je crois qu’on va vous laisser, avait-elle dit. La suite, c’est pour nous.

Les messages avaient explosé de protestations amusées et de remerciements.

« Merci pour ce moment ❤️ »

« Revenez vite ! »

« Le plus beau live de la semaine. »

« Bonne nuit les amoureux. »

Tom avait tendu le bras et appuyé sur le bouton. L’écran était redevenu noir. Le silence était retombé sur la chambre, juste troublé par la pluie.

Jade avait retiré son loup. Elle s’était tournée vers Tom. Elle avait les mains qui tremblaient.

— Ça va ? avait-il demandé.

— Je n’ai jamais rien ressenti d’aussi fort, avait-elle murmuré. Jamais.

Elle l’avait embrassé avec une fièvre qui les avait renversés tous les deux sur le lit. Le body de dentelle n’avait pas résisté longtemps. Ils avaient fait l’amour comme jamais, avec l’impression que tous ces regards étaient encore là, dans la chambre, invisibles, et que chacun d’eux attisait leur désir.

Trois cents messages

Plus tard, allongée contre Tom, Jade avait repris son téléphone. Elle avait relu les messages du live, un par un, en souriant. Il y en avait plus de trois cents. Des compliments, des blagues, des cœurs, et beaucoup de mercis.

— Tu as vu celui-là ? avait-elle dit en tendant l’écran à Tom.

Il avait lu à voix haute.

« Ce n’était pas le plus osé des lives. Mais c’était le plus sincère. On voyait que vous vous aimiez. »

Tom avait reposé le téléphone. Il avait pris la main de Jade.

— Ils ont raison, avait-il dit.

Elle avait souri. Puis elle avait regardé la commode, la pile de livres, l’emplacement exact où était posé le téléphone.

— La prochaine fois, avait-elle dit pensivement, je le décale de deux centimètres vers la gauche.

Tom avait éclaté de rire, et elle aussi, et dehors, il pleuvait toujours sur Lille.

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