Femme en lingerie blanche embrassée par son compagnon à une fenêtre du Vieux-Nice, regardée par un couple qui lève son verre sur le balcon d'en face

Le balcon d'en face

Il faisait trop chaud pour fermer les rideaux. De l'autre côté de la rue, sur le balcon d'en face, un couple les regardait. Et Camille a compris, ce soir-là, qu'elle avait toujours rêvé d'être vue.

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L’hôtel était vieux, charmant, un peu décati, coincé dans une rue étroite du Vieux-Nice. Leur chambre avait des volets bleus, un carrelage qui gardait la fraîcheur et un petit balcon en fer forgé où l’on pouvait tout juste tenir à deux. De l’autre côté de la rue, à moins de quatre mètres, un autre balcon, un autre hôtel, une autre chambre aux volets grands ouverts.

C’est Antoine qui les avait remarqués le premier. Un couple, la quarantaine, accoudé à la rambarde d’en face avec un verre de rosé. La femme avait de longs cheveux bruns relevés en chignon, l’homme une barbe poivre et sel. Ils les avaient salués d’un signe de tête, comme on salue des voisins de vacances, et Camille avait répondu par un sourire poli avant de rentrer se doucher.

C’était le premier soir. Il faisait trente et un degrés à vingt-deux heures.

Le lendemain, à la plage, Camille n’avait pensé qu’à ça. Allongée sur les galets brûlants, les yeux fermés derrière ses lunettes de soleil, elle revoyait le geste de la femme, ce verre levé, ce sourire. Elle sentait le soleil sur sa peau et elle avait l’impression étrange que c’était un regard. Elle avait retiré le haut de son maillot, ce qu’elle ne faisait jamais, et elle était restée comme ça tout l’après-midi, le cœur battant pour rien, ou pour tout.

Antoine n’avait rien dit. Mais quand elle s’était tournée vers lui, il la regardait avec une intensité qu’elle avait oubliée.


Le deuxième soir, ils étaient revenus d’un dîner sur le cours Saleya un peu ivres, très gais, collants de chaleur et de sel. Pendant tout le repas, Camille avait parlé du couple d’en face. D’abord pour plaisanter : les voisins de vacances qu’on observe en cachette, comme dans un film d’Hitchcock. Puis plus sérieusement.

— Tu crois qu’ils nous ont vus, hier soir ? avait-elle demandé en jouant avec sa fourchette.

— Vus faire quoi ? On s’est juste couchés.

— Les volets étaient ouverts.

Antoine avait levé un sourcil.

— Et ça te ferait quoi, qu’ils nous aient vus ?

Elle n’avait pas répondu. Elle avait rougi, bu une gorgée de vin, et changé de sujet. Mais Antoine avait vu ses joues, et il avait gardé ce rouge en mémoire jusqu’à l’hôtel. Camille avait ouvert grand la porte-fenêtre pour faire entrer un peu d’air. En face, la lumière était allumée. Le couple était là, sur son balcon, exactement comme la veille.

— Ils sont encore là, avait murmuré Camille.

— Ils prennent l’air, comme nous, avait dit Antoine.

Il s’était approché d’elle par derrière, avait passé les bras autour de sa taille, posé le menton sur son épaule. Ils étaient restés comme ça, dans l’encadrement de la fenêtre, à regarder la rue. Puis Antoine avait commencé à l’embrasser dans le cou, lentement, et Camille avait senti, très nettement, le regard de la femme d’en face se poser sur eux.

Elle n’avait pas bougé. Elle n’avait pas fermé la fenêtre. Elle avait juste levé les yeux.

La femme ne détournait pas le regard. Elle les observait, tranquillement, avec un léger sourire, et quand elle avait vu que Camille la regardait aussi, elle avait levé son verre dans sa direction. Un petit geste, presque imperceptible. Une question.

Camille avait senti son cœur s’emballer. Elle avait tourné la tête vers Antoine.

— Tu as vu ?

— J’ai vu.

— On fait quoi ?

Antoine l’avait regardée longtemps. Ils en avaient parlé, bien sûr. Comme tous les couples qui vivent ensemble depuis dix ans et qui ont fait le tour des fantasmes qu’on se confie dans le noir. Camille avait toujours eu celui-là, sans jamais savoir comment le nommer : être regardée. Pas touchée. Pas partagée. Juste regardée, désirée de loin, pendant qu’Antoine la caressait.

— On fait ce que tu veux, avait-il dit. Si tu veux fermer, on ferme. Si tu veux continuer, on continue.

Camille avait regardé une nouvelle fois de l’autre côté de la rue. Puis elle avait levé la main, et répondu au geste de la femme en levant un verre imaginaire.

La femme avait souri plus largement. Elle avait murmuré quelque chose à l’oreille de son compagnon, qui avait hoché la tête, et ils s’étaient installés tous les deux sur leurs chaises, face à la rue, comme au théâtre. En bas, la ruelle était déserte. Tous les autres volets étaient clos. Il n’y avait qu’eux quatre, deux fenêtres allumées face à face dans la nuit.

Le verre levé

Antoine avait recommencé à l’embrasser. Dans le cou, sur l’épaule, là où la bretelle de sa robe d’été avait laissé une marque claire sur sa peau bronzée. Camille avait les yeux ouverts. Elle ne voulait rien manquer. Elle voulait voir leurs visages pendant qu’ils la regardaient.

Les mains d’Antoine avaient glissé sur ses hanches, puis sur son ventre, puis plus haut. La robe était légère, presque transparente dans la lumière de la chambre qui l’éclairait par derrière. Camille savait exactement ce qu’on voyait d’en face : sa silhouette, ses courbes, les mains de son homme sur elle. Elle n’avait jamais été aussi consciente de son propre corps.

— Retire-la, avait-elle soufflé.

Antoine avait fait glisser les bretelles. La robe était tombée à ses pieds sur le carrelage. Elle était restée là, dans l’encadrement de la fenêtre, en culotte de coton blanc, face à la rue, face à eux.

En face, l’homme avait posé son verre. La femme s’était penchée en avant, les coudes sur la rambarde, et Camille avait vu ses lèvres s’entrouvrir. C’était la chose la plus excitante qu’elle ait jamais vue : le désir d’une inconnue, posé sur elle, à quatre mètres de distance, sans qu’aucune d’elles ne puisse toucher l’autre.


Antoine la caressait, et elle se laissait faire, appuyée contre lui, les bras levés au-dessus de la tête, offerte. Elle regardait le couple d’en face, et le couple d’en face la regardait, et ce regard faisait monter en elle une chaleur qu’elle ne connaissait pas. Pas seulement du plaisir. Une sorte de fierté. Une puissance.

À un moment, la femme d’en face avait glissé la main sur la cuisse de son compagnon. Il l’avait attirée contre lui, et ils avaient commencé, eux aussi, à s’embrasser sans quitter Camille des yeux. Les deux couples se regardaient maintenant, de part et d’autre de la rue, chacun dans son cadre, chacun dans sa lumière.

— Ils sont beaux, avait murmuré Camille.

— Tu es plus belle, avait répondu Antoine contre sa nuque.

Elle s’était retournée, l’avait embrassé à pleine bouche, et l’avait entraîné vers le lit qu’elle avait poussé, l’après-midi même, presque contre la fenêtre, sans vraiment savoir pourquoi. Elle le savait maintenant.

Ils avaient fait l’amour les volets grands ouverts, dans la lumière de la lampe de chevet, sous les yeux des voisins d’en face. Camille tournait régulièrement la tête vers la fenêtre, pour vérifier qu’ils étaient toujours là. Ils étaient toujours là. La femme avait défait son chignon, ses cheveux tombaient sur ses épaules. Elle regardait Camille avec une intensité qui la faisait trembler.

Quand le plaisir était venu, Camille avait gardé les yeux ouverts. Elle voulait que la femme le voie. Elle voulait que tout le monde le voie. Elle avait crié, et dans le silence de la rue endormie, elle avait entendu, de l’autre côté, un petit rire de joie, et quelques applaudissements très doux.


Elle avait ri, elle aussi, la tête renversée sur l’oreiller, avec une légèreté qu’elle n’avait pas ressentie depuis des années.

— Ils nous ont applaudis, avait-elle dit, incrédule.

— Tu le méritais, avait répondu Antoine.

Elle s’était levée, enroulée dans le drap, et elle était retournée sur le balcon. En face, le couple était toujours là. La femme lui avait fait un petit signe de la main, et lui avait lancé, à mi-voix, avec un accent italien :

— Grazie. Bellissima.

Camille avait posé une main sur son cœur, en remerciement. Puis la femme avait éteint la lumière, et leurs volets s’étaient refermés doucement.


Le lendemain matin, au petit déjeuner, ils les avaient croisés dans la rue. Elle s’appelait Giulia, lui Matteo. Ils venaient de Turin et passaient une semaine à Nice tous les étés. Ils avaient pris un café ensemble, en terrasse, et ils avaient parlé de tout sauf de la veille. Puis, au moment de se séparer, Giulia avait pris Camille dans ses bras et lui avait murmuré à l’oreille :

— Ce soir, c’est notre tour. Vous serez là ?

Camille avait senti son ventre se serrer. Elle avait regardé Antoine, qui souriait.

— On sera là, avait-elle répondu.

De l’autre côté de la rue

Ce soir-là, ils avaient éteint toutes les lumières de leur chambre. Ils s’étaient assis sur le lit, face à la fenêtre ouverte, avec une bouteille de vin et deux verres, et ils avaient attendu.

À vingt-trois heures, la lumière s’était allumée en face. Giulia était apparue dans l’encadrement de la fenêtre, dans une longue robe de soie couleur crème. Elle avait cherché Camille des yeux dans l’obscurité, l’avait trouvée, et lui avait souri.

Ce qui avait suivi, Camille ne l’avait jamais oublié. Être de l’autre côté. Regarder. Voir Matteo dénouer la robe de Giulia, voir la soie glisser au sol, voir les mains de cet homme sur le corps de cette femme, et voir surtout le visage de Giulia, qui ne quittait pas leur fenêtre des yeux. Elle comprenait maintenant ce que la femme avait ressenti la veille. Ce pouvoir étrange du spectateur. Cette intimité sans contact.

Antoine avait passé un bras autour de ses épaules. Elle s’était blottie contre lui. Ils avaient regardé Giulia et Matteo faire l’amour dans la lumière dorée de leur chambre, et Camille avait senti son propre désir monter, lentement, puissamment, comme une marée.

Elle n’avait pas attendu la fin. Elle avait poussé Antoine sur le lit, dans le noir, et elle l’avait aimé avec une faim qui les avait surpris tous les deux. De l’autre côté de la rue, elle entendait Giulia, et Giulia l’entendait sûrement aussi. Les deux fenêtres se répondaient dans la nuit chaude, et pour la première fois de sa vie, Camille avait l’impression de faire partie de quelque chose de plus grand que son propre lit.

Un balcon à Paris

De retour à Paris, Camille avait mis plusieurs semaines à comprendre ce qui avait changé. Elle se tenait plus droite. Elle portait des robes qu’elle n’osait plus mettre. Elle avait recommencé à danser dans la cuisine.

Un soir, elle avait raconté tout ça à Antoine, et elle lui avait demandé, un peu timidement, s’il pensait qu’ils pourraient revivre quelque chose comme ça. Pas forcément avec Giulia et Matteo. Juste… être regardés, encore.

Antoine avait souri. Il avait pris son téléphone, ouvert Gleese, et lui avait montré la page des lives.

— Il paraît qu’on peut avoir un balcon d’en face sans quitter Paris, avait-il dit.

Camille avait ri. Puis elle avait regardé l’écran plus longtemps qu’elle ne l’aurait voulu, et elle avait senti, très nettement, cette chaleur familière qui lui montait au ventre.

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